Paul-André Proulx

Littérature Québecoises


Ollivier, Émile.


Mille Eaux. Éd. Gallimard, 1999, 174 p.

Une enfance haïtienne

Dans Mille Eaux, Émile Ollivier raconte son enfance à l'abri des problèmes pécuniaires. Sa mère, ayant hérité de nombreux domaines, subvenait facilement aux besoins de Milo, son fils unique. D'ailleurs, cette aisance lui attira bien des ennuis. Ce fut " un beau cas de malentendu ". Les gens modestes ne le considéraient pas comme l'un des leurs, et les bourgeois non plus, car le manque de talent de sa mère comme gestionnaire l'obligea à vendre ses propriétés l'une après l'autre. Il habita ainsi à plusieurs endroits, s'entraînant de ce fait à émigrer.

Les déménagements engendrent parfois la solitude chez les enfants. La marche suppléa à ce manque de relations comme il l'écrit lui-même : " C´est probablement de ma mère que je tiens cette propension à marcher [...], cet autre versant de la solitude qu´est la marche. Car, marcher, c´est s´entourer de vide, c´est laisser l´esprit en chute libre, c´est bouleverser le sens de l´orientation, changer d´angle, multiplier les points de vue. " Grâce à ses randonnées, la flore et les oiseaux de son pays attirèrent son attention. Et la nature tropicale est généreuse à cet égard.

Cet attrait est une caractéristique des âmes sensibles, comme l'est aussi l'amour des mots qui l'habitait : " J'ai compris très tôt que les mots, gonflés de sève, marchent au-dessus de l´humanité. J´avais au fond découvert que les mots avaient une mission : ils devaient nous apprendre à vivre. Alors, je les pistai, je les traquai, et, sur ce chemin, j´entendis le bruissement des pas d´immenses tribus qui m´avaient précédé et je me réjouissais, en secret, d´avoir cette foule innombrable d´amis. " Cette compensation le rendit heureux grâce à la sagesse de sa grand'mère qui l'avait incité à lire.

Il a aussi beaucoup appris en observant les personnages originaux qui vivaient autour de lui. " Sous les tropiques, il n'y a pas que la végétation qui soit exubérante; les êtres le sont aussi. " Ainsi Lucette et les hommes qui la fréquentaient, son instituteur, un prêtre admirateur de Staline, tous ont contribué à sa formation. Il avait compris que " c'est une bibliothèque qui brûle " quand quelqu'un meurt. Autant en profiter.

Milo n'est pas non plus indifférent à la vie de son pays. Comme le roman prend fin avec ses treize ans, soit le jour de la mort de Staline, il est en mesure de saisir certaines vérités. Il a compris qu' " à l´Est comme à l´Ouest, la folie des hommes leur commande d´adapter les institutions à la guerre, aux besoins de la guerre, aux exigences de la guerre, aux rigueurs de la guerre. " Mais ce qui le fait le plus souffrir, c'est de voir son pays s'enliser : " Le peuple haïtien est passé directement de l´esclavage à l´indépendance. Cet exploit lui a demandé une telle dépense d´énergie, une telle mobilisation de toutes ses ressources vives que, depuis deux siècles, il se repose, épuisé, exsangue. " Et si les dirigeants haïtiens admiraient le maître du Kremlin, il faut comprendre qu'ils admiraient en lui l'homme d'action. Mais savaient-ils à l'époque que son succès reposait sur les purges sibériennes?

Ce récit polyphonique très poétique évoque un enfant, à qui les circonstances de la vie ont donné une maturité exceptionnelle. Émile Ollivier étale ses photos jaunies, mais il sait très bien que, " lorsqu´on croit évoquer le passé, il n´y a qu´un pour cent de véritable évocation : le reste n´étant que fantaisie. " Peu importe si c'est plus ou moins autobiographique. Cette oeuvre suit le cheminement qui en fit un homme heureux.