Paul-André Proulx

Littérature québécoise
Perron, Jean.

1. Visions de Macao. Éd. XYZ, 2011, 136 p.

Les Casinos

La Chine veut concurrencer Las Vegas. Pour s'y faire, elle a choisi Macao, situé à 70km de Hong Kong, où elle a fait ériger le Venitian, le plus grand casino du monde. Jean Perron a choisi cet univers voué aux jeux de hasard afin d'y découvrir les coulisses du fictif Sonho Casino. Les joueurs rêvent, comme l'indique le nom du dit casino, d'y faire fortune. Et ce monument du rêve présente pour divertir les joueurs, non seulement des spectacles, mais encore des rétrospectives de différents artistes.

C'est dans ce contexte que le narrateur, un cinéaste, s'est retrouvé à Macao. Ligeia, une mystérieuse employée du Sonho Casino, a tellement apprécié son talent grâce à Internet qu'elle l'a invité à projeter son œuvre à la clientèle de l'établissement. Cette reconnaissance mondiale est entachée sournoisement de velléité. Le narrateur le constate à ses dépens. Il ne peut pas se permettre uniquement de consommer quelques drinks au bar. Aux yeux de la direction, c'est un client comme un autre, Il doit jouer. Son refus lui vaut tant de menaces voilées que son séjour se transforme plutôt en cauchemar.

L'auteur décrit bien l'atmosphère de plaisir du jeu à l'instar de Dostoïevski dans Le Joueur. Son narrateur s'inscrit en faux contre cette obsession de l'argent. Il devient en quelque sorte comme le banquier de Fernando Pessoa. Il réalise tout le mal que sous-tend ce qui ne devrait être qu'un loisir innocent. En fait, c'est la liberté des individus qui est aliénée par les pulsions malsaines qu'exalte l'amour du jeu alors que la pauvreté se cache derrière les monuments, qui élèvent l'argent et la réussite sur le pinacle.

Jean Perron profite de cette toile pour donner aussi sa vision sur toutes les hypocrisies du genre. La politique, la famille et l'art se transforment en autant de pièges qui réduisent la nature même de leur statut. La patience, qui assure la réussite en la matière, se dilue au profit du rien. " Où suis-je vraiment sur la roulette du monde ? "

C'est l'interrogation que lance ce trop court roman, qui a emprunté la forme d'un thriller haletant. Les fils de l'intrigue sont tenus bien serrés. L'auteur desserre évidemment ses étaux pour le dénouement. Un dénouement précipité, qui délaisse l'art romanesque au profit d'un résumé de ce qui s'est passé. Bref, il aurait fallu cent pages de plus.

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2. Tango tatouage . Éd. David, 2015, 145 p.

Le Tango des affranchis

Traversant en train la pampa argentine, un musicien québécois repasse en revue son séjour à Buenos Aires. Il y est venu à la demande de Ninon, une chanteuse de tango que l'on accuse d'être descendante d'une famille nazie réfugiée en Argentine après la Deuxième Guerre mondiale. Il l'a rencontrée au Mexique et accentué ses liens au Cap-Vert.

Démolie par cette accusation, elle a besoin d'être soutenue par un musicien qu'elle apprécie. On lui reproche de prendre position en faveur de l'avortement, interdit en Argentine, à travers une chanson qui recommande que l'on étende aux femmes pauvres la possibilité de recourir à ce moyen à l'instar de celles de la classe aisée. Les bien-pensants y ont vu un lien avec Louis-Ferdinand Céline et les nazis qui prônaient la mort pour les juifs. Pourtant la jeune artiste ne lançait qu'un appel à la gent féminine afin qu'elle s'affranchît de son joug.

Et, comme le fado, le tango peut s'imprégner de la triste mélancolie, qui se lit sur " le visage tourmenté des mauvais jours ". " Il faut combattre ses bagnes, ses crimes et ses ravages en soi et chez les autres. " En somme, le tango est une arme contre le tatouage, qui marque, comme les animaux, les êtres destinés à subir l'asservissement. Une arme plus forte que le voyage, qui déplace ailleurs les maux que l'on porte. Les personnages vivent des révoltes qui les poussent à prendre leur place au soleil. L'amoureux délaissé veut reconquérir le cœur de sa belle, le bagnard fuit la prison pour refaire sa vie sous d'autres cieux. Et tous se doivent d'appuyer ceux qui s'emploient à se sortir de leur bourbier.

En fait, ce court roman est un appel à la solidarité. Un appel qui évite les sentiers de la sentimentalité. L'intention de l'auteur est bonne. Mais le message se perd facilement dans les couloirs de ce labyrinthe psychologique mal éclairé et très jaloux de ses mystères. Il reste que c'est écrit avec une plume maîtrisée.

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