Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Plamondon, Éric.

1. Hongrie-Hollywood Express. Éd. Le Quartanier, 2011, 174 p.


Johnny Weissmuller

Les auteurs écrivent sous influence techno. Leurs romans ressemblent de plus en plus au contenu des sites les plus populaires, en particulier celui de Wikipédia. Ce sont des patchworks façonnés à partir de la cueillette des informations tirées du WEB. Il en résulte une écriture spontanée pour se conformer à la rapidité et à l’efficacité du médium. En bout de ligne, les écrivains délaissent de plus en plus les analyses en se hâtant de jeter en pâture le fruit brut de leurs recherches pour ne pas déplaire aux lecteurs pressés, tout en les entrecoupant de réflexions plus ou moins pertinentes

Le roman découle de ce procédé littéraire discutable. Péter János Weissmüller est au centre de cette œuvre. Sans plan pertinent, l’auteur suit l’ascension et la descente aux enfers du héros, né en 1904 à Szabadfaluet inhumé dans l’anonymat à Acapulco. Ses parents fuient la Hongrie meurtrie par la Première Guerre mondiale pour s’établir à Chicago. C’est dans cette ville que Péter János, mieux connu sous le pré.nom de Johnny, a été remarqué comme nageur. Ses succès olympiques l’ont conduit à Hollywood comme acteur, dont le cri dans le rôle de Tarzan a créé sa célébrité.

Sa carrière glorieuse s’est déroulée sous le signe de la primeur. Le premier à nager le 100mètres en une minute, le premier à jouer l’homme-singe au cinéma parlant. Le numéro 1 contient tous les autres, comme le blanc pour les couleurs. Ironie du sort, un Hongrois est consacré l’icône la plus significative de l’aspiration états-unienne : the best of the world. Le premier à marcher sur la lune, le premier à faire exploser la bombe atomique… Tout ce qui brille n’est pas or. La rouille menace vite le veau d’or. Les déboires personnels entachent la gloire d’un homme pourtant simple même s’il a succombé aux pompes hollywoodiennes. Il n’est pas aisé de représenter un peuple, qui se croit le numéro un du monde.

L’auteur a jumelé sa biographie succincte à la vie de son narrateur, qui, à 40 ans, se sent vide comme le héros, C’est à peu près l’âge du début de la fin pour Weissmuller. Les deux connaissent en fait les mêmes tribulations, auxquelles ils ont contribué bien innocemment. « Le paradis perdu s’incarne dans l’homme.» Où se trouve donc le bonheur ? La fameuse question !

La forme utilise un matériel inusité, mais anecdotique. En fait, le roman pèche contre ce qu’il enseigne. Au lieu d’inciter à la réflexion, la lecture du roman devient un exercice qui satisfait plutôt la curiosité, même si des considérations sociales ou psychologisantes l’englobent pour en atténuer lasuperficialité. C’est en plein le genre pour ne pas trop déstabiliser les intoxiqués de l’Internet.

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2. Mayonnaise. Éd. Le Quartanier, 2012, 201 p.

Le Beatnik Richard Brautigan

La vie vaut-elle la peine d'être entretenue en terreau états-unien ? En reprenant comme titre le dernier mot de La Pêche à la truite en Amérique de Richard Brautigan, Éric Plamondon dresse le tableau de l'Amérique pour que le lecteur puisse répondre lui-même à cette question shakespearienne.

La vie est une mayonnaise. L'auteur s'est intéressé à " cette mystérieuse émulsion pour ses propriétés de réussite et d'échec ". Le succès est important parce qu'elle nappe tous les plats de l'existence en commençant par celui des origines. La quête d'identité serait les prémices du bonheur. Pour Brautigan, elle commence à Montréal, où est né son grand-père maternel. C'est le point A d'une longue marche vers le point B se situant à Bolinas sur la rutilante côte californienne. À l'Est, rien de nouveau. Le paradis, c'est l'Ouest, en commençant par la ruée vers l'or et en atteignant son apogée avec le glamour hollywoodien. Le rêve américain : rêver de la côté Ouest où tout est permis.

Le bonheur n'y a pas nécessairement ses entrées. La vie de Brautigan en est la preuve. L'œuvre de cet auteur est " une balle perdue " en marge de la culture des officines. Gabriel Rivages, l'alter ego de Plamondon, est un inconditionnel de ce beatnik. Comme ce dernier, il tente de se construire une réalité inspirée d'une contre-culture afin de se donner une conscience plus inclusive. Une conscience épousant l'idéal frénétique d'une génération, qui a rêvé sous l'effet de l'acide et de l'alcool.

L'écriture suit le mouvement de cette quête échevelée. Écriture éclatée d'un roman qui semble tiré des informations de Wikipedia. En fait, le roman est très moderne de par sa fragmentation. Ça rencontre les exigences du lecteur formé par le zapping ou les réseaux sociaux. Cette forme risque de déplaire à plus d'un, mais les jeunes sauront davantage l'apprécier.

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3. Taqawan. Éd. Quartanier, 2017, 224 p.


La Culture amérindienne

Pour les autochtones, le taqawan est un saumon qui revient au bercail après avoir passé en mer une bonne partie de sa vie. En l'occurrence, il emprunte la rivière Restigouche coulant à la frontière du Québec et du Nouveau-Brunswick pour aller s'y reproduire. En enjambant la rivière par le pont Van Horne, on se retrouve dans une réserve amérindienne qui se nourrit, en autres, de la chair de cet anadrome. C'est la fête dans la tribu depuis la nuit des temps quand il remonte le cours d'eau qui l'a vu naître. L'attirail de pêche est à point.


Mais le bonheur n'arrive jamais seul. Le taqawan tire dans son sillon la force constabulaire qui vient vérifier le nombre de prises, la légalité des agrès, etc. On met tout en œuvre pour enquiquiner la plus vieille nation du pays. On procède autrement avec les pêcheurs de plaisance qui récoltent 800 tonnes de saumons contre 600 pour les Amérindiens. Deux poids, deux mesures. Si les blancs ont survécu en Nouvelle-France, c'est grâce à eux qui leur ont montré comment se nourrir pour affronter le froid, capturer les animaux dont la fourrure enrichissait la France, voire les défendre contre les attaques ennemies. La reconnaissance ne fait pas partie de la culture canadienne et québécoise. Pour les remercier, on a tout fait pour les annihiler. Encore aujourd'hui, on les traite comme des sous-produits de l'humanité. Né voisin d'une réserve indienne, je connais bien le sentiment de supériorité de la population blanche.

L'injustice est flagrante, mais invisible aux yeux de ceux qui appartiennent au camp du plus fort. Ce fut particulièrement vrai le 21 juin 1981 quand un contingentement de policiers se présenta dans la réserve des Micmacs à Ristigouche, un village de la Gaspésie sis au bout du monde que la tribu appelle Gaspeg. Cet débarquement est l'élément déclencheur de la trame narrative. Au nom du respect de la loi, les corps de police exercent une autorité qui dépasse leur mandat. Il n'est pas surprenant de voir les Amérindiens fuir devant cette force armée. Heureusement, les îles de la baie des Chaleurs se dressent assez nombreuses devant leur village. Il reste qu'on l'investit sans ménagement. Et les jeunes adolescentes sont particulièrement vulnérables en leur présence. On profite de la situation pour les violer impunément. Le cas n'est pas rare. Il se produit régulièrement, même aujourd'hui à Val-d'Or au dernier décomptage des viols commis par des agents de la Sûreté du Québec..

C'est par ce personnage de jeune femme de 15 ans que l'on devient témoin de la brutalité policière. Cette violence gratuite à l'égard des Amérindiens est légendaire. Quand on calcule que les peuples ne sont pas égaux aux yeux de tous, on pourchasse ceux que l'on juge comme peu fréquentables. Contrairement à ce que l'on voit dans le monde, ce sont les migrants (les blancs) qui imposent leur culture aux habitants de souche. Le fait engendre une perte d'identité chez les premières nations du Canada. Seule une fierté retrouvée garantit une survie viable en terre boréale. Le dénouement le laisse croire quand sa jeune héroïne devient avocate.

Voilà la donne autour de laquelle se tisse le tableau de la situation des Amérindiens vue à travers celle des Micmacs. L'auteur établit la culture sur laquelle reposent leurs us et coutumes. Habitudes de vie que condamne le blanc tout-puissant. Il faut résister à cette sentence au nom de ce que l'on est. Le pays, c'est celui des origines, origines amérindiennes qui se sont glissées dans le sang de presque tous les Canadiens. Le Canada n'a pas été bâti seulement par des Européens. Éric Plamondon insiste énormément sur cet aspect. Son roman ressemble à un cours 101 (d'initiation) sur l'américanité autochtone auquel il a intégré l'antithèse qui la menace. Ce qui fut et ce qui est ne font pas bon ménage. Il le démontre clairement, mais les événements contemporains s'accrochent plus ou moins avec bonheur à la synthèse qu'il a voulu faire. L'œuvre n'esquisse pas suffisamment les situations vécues par les personnages. Rapidement, elle retourne à des considérations d'ordre général. Heureusement, les rebondissements apparentés aux enquêtes policières sont plutôt efficaces. Mais il reste que l'informatif l'emporte sur l'art romanesque.

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4. Donnacona. Éd. Quartanier 2017, 118 p.


La Pêche au saumon

Le premier roman de Richard Brautigan s'intitulait La Pêche à la truite en Amérique. Le recueil de nouvelles d'Éric Plamondon pourrait porter comme titre La Pêche au saumon. Les deux auteurs se ressemblent à plus d'un point de vue. D'ailleurs, Éric Plamondon a consacré un livre à son auteur fétiche, soit Mayonnaise. Leurs œuvres dégagent un doux relent de parfum existentiel qui couvre un fécond questionnement. Comme pour les sports, les deux hommes consultent les statistiques personnelles pour analyser leurs faits d'armes et leurs coups foireux afin d'établir un bilan de carrière comme humain ayant atteint le mitan de la vie.


Avec une agilité bondissante comme La Truite de Schubert, l'écriture se débat dans le tourbillon de la vie pour atteindre la frayère. On se retrouve à Donnacona, la source du héros de la première nouvelle. Il a tout appris dans cet univers traversé par la dangereuse rivière de la Jacques-Cartier harnachée par une industrie de pâtes et papiers. Des amis y sont morts, d'autres sont des miraculés. On ne joue pas au draveur sur de la pitoune (ouvrier forestier qui marche sur les billes de bois transportées par le courant d'une rivière). La témérité des jeunes protagonistes fait frémir, mais ils sont solidaires, tous issus de solides clans familiaux et tous affectés à de menus emplois. En somme, cette nouvelle dresse un portrait initiatique que l'auteur peint en l'incrustant dans une filiation remontant même jusqu'à Jacques Cartier, qui força le chef indien Donnacona à le suivre lors de son retour en France, où il est mort en 1539. Avec Éric Plamondon, l'Histoire se tient prête pour bien sceller les dénouements.

La deuxième nouvelle exploite la vie d'adulte du héros. Elle analyse le chemin parcouru depuis qu'il est marié. Peut-on être heureux loin de chez soi quand on empeste le sapinage et que la nature est incorporée à la personnalité ?

La dernière nouvelle est la plus riche, la plus poétique et la plus touchante. Le protagoniste revient dans sa Gaspésie natale à la mort de sa mère. Quel lien le retient à cette femme qui ne le reconnaît plus ? Croyant qu'il n'en a reçu que la vie, il réalise son importance le jour de ses funérailles alors que la population remplit la nef de la petite église de Ristigouche. Que de liens sa mère a tissés au cours de son existence ! C'est le canevas sur lequel l'auteur a tracé toutes les ramifications invisibles qui réunissent tous et chacun. Comme un arbre contribue par ses racines à la vie des espèces avoisinantes, il peut en être de même dans bien des sphères. On le constate surtout quand le héros égraine les six heures d'une marée basse à arroser un béluga échoué sur les berges de la rivière Ristigouche. Ainsi, la grande chaîne de la vie continue à tourner si des maillons solides assument la suite du jour.

L'écriture irrigue des champs ensemencés de quelques grains historiques et sociaux afin que le propos joigne l'universel. Les trois longues et magnifiques nouvelles coulent avec une grande fluidité pour que le taqawan (saumon) remonte à sa frayère, pour que chacun trouve sa source.

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