Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Plomer, Michèle.

Le Jardin sablier. Éd. Marchand de feuilles, 2007, 92 p.

La Jardinière

Diplômée en droit de l'université de Sherbrooke, Michèle Plomer est née dans l'arrondissement de Cartierville à Montréal. L'Acadie maternelle et l'Angleterre paternelle se sont donné la main pour préserver l'amour de la terre chez cette descendante. La grand'mère acadienne ne demandait pas à sa petite-fille si ç'allait bien dans ses études, mais si elle était allée aux petits fruits des champs. Pas surprenant qu'à neuf ans, l'auteure sût déjà ce qu'elle deviendrait avant de se rendre en Chine pour enseigner.Le Jardin sablier raconte l'histoire de cette vocation, née dans la cour arrière de la maison familiale où elle s'occupait du potager au lieu de s'amuser avec ses amies. Rien de tristounet! Il s'agit d'un amour comme il n'en existe pas deux. La douce maladie d'amour qui réunit le jardin et le jardinier sous une seule entité.

L'un n'existe pas sans l'autre. Ils sont les tenants et les aboutissants d'une même réalité, incarnée à l'ombre des dragons que dessine la chaîne appalachienne de l'Estrie. Michèle Plomer y a trouvé sa raison de vivre en délaissant la ville pour une maison victorienne délabrée. Il ne s'agit pas d'un retour bucolique à la terre qui spolie les anciens habitants en achetant leurs biens pour une bouchée de pain. Elle s'y installe avec son conjoint pour tenter de dominer une terre qui lui apprend rapidement que, dans la nature, il n'y ni dominants ni dominés, mais qu'une identité bicéphale qui travaille dans un même sens. Grâce aux conseils de sa voisine de 84 ans, les produits aboutissent finalement sur la table, joliment endimanchés dans des pots aux couvercles à jupette.

Formée de chroniques pour jardiniers en herbe, établies selon les mois de l'année, cette œuvre dépasse largement le cadre de son sujet. Cette activité horticole rapproche les femmes que les citadins ont spoliées en achetant, pour une bouchée de pain, les terres que les maris leur avaient léguées en mourant. Les " rats des villes ", dirait Jean de Lafontaine, ont détourné les " rats des champs " de leur vocation première en transformant la région en aires de loisir à l'origine de la crise du mont Orford. Le volet social débouche sur la philosophie de l'existence. À travers le jardinage, on décèle les enjeux métaphysiques auxquels on doit faire face. La mort perd de sa cruauté quand on comprend que la vie y trouve sa source. Rien ne se perd si l'on a bien su cultiver notre jardin intérieur.

Cette œuvre hybride très bien ciselée n'est pas qu'une ode à la nature. Elle repaît l'âme en répondant à son questionnement existentiel. Comme À l'ombre d'Orford d'Alfred Desrochers, Le Jardin sablier renoue, trop succinctement cependant, avec l'esprit de nos ancêtres, les véritables héritiers de la nature.

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2. HKPQ. Éd. Marchand de feuilles, 2009, 225 p.

De Hongkong au Québec

Une Québécoise travaillant en Chine est emmenée à l’aéroport par deux policiers hongkongais. Qu’a-t-elle fait pour qu’on la chasse du pays manu militari ? Selon la mentalité chinoise, c’est sa chance de retourner vivre au Québec même si l’extradée se plaît énormément à Hongkong, « un port parfumé » occupé par les sièges sociaux des grandes banques du monde. Pourtant, elle n’a rien à se reprocher selon les critères occidentaux.

Allez-y voir. On ne s’attache pas aux gens et à un yú (un poisson) impunément. En fait, le yù en question est une femelle qu'elle appelle affectueusement Poissonne. Elle entretient un amour ichtyologique avec cet animal de compagnie inhabituel qu’elle embrasse derrière la vitre de l’aquarium. L’amour, toujours l’amour. Amour auquel il lui faudra renoncer de gré ou de force. C’est un dur coup pour l’héroïne, qui était venue à Hongkong en veuve joyeuse pour refaire sa vie après le suicide de H., un conjoint coulé dans le ciment dès son enfance. Elle avait trouvé un certain équilibre en se procurant un sperm milk fish, dont les propriétés favorisent l’enrichissement de la testostérone. Dans un contexte asiatique, cet achat est loin d’être anodin. La mafia locale encourage la croyance qui veut que le règne animal comble les défaillances de l’espèce humaine. Ainsi se resserrent les morses de l’étau sur la pauvre femme que l’on veut dépouiller de son trésor pour guérir un policier de son impuissance et pour payer des dettes de jeux. Adhérent à la philosophie millénaire de son pays d’adoption, elle se laisse convaincre que l’on n’existe que pour créer la chance d’autrui.

En réduisant le bonheur à satisfaire ses semblables, le roman devient un pied de nez à l’Occident individualiste, qui a oublié qu’il faille aimer son prochain comme soi-même. L’argent ne serait qu’un outil pour atteindre cet objectif. C’est, en filigrane, une bonne leçon sur la cupidité. L’héroïne a perdu un conjoint, mais elle a gagné un univers plus riche parce qu’il outrepasse sa petite personne.

L’auteure sillonne les relations humaines avec une plume dépouillée et touchante. Les gens et les choses n’ont d’intérêt que pour leur utilité. C’est tout le contraire qui se produit dans Le Froid change la trajectoire des poissons de Pierre Szalovski, un roman qui traite d’un sujet connexe. Les raisons du cœur sont bannies de toute considération. En sinologie, on ne pourrait citer l’aphorisme de Pascal. Bref, c’est une œuvre brillante, qui dévoile, en peu de pages, ce qui distingue l’Occident de l’Orient