Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Racine, Rober.

Les Vautours de Barcelone. Éd. Boréal, 2012, 295 p.

Nous menons une vie de vautours


Nous menons la vie des vautours, ces "beaux chéris" comme les appelle Gabriella, l'héroïne d'un roman qui traite de la mort comme source de vie. " Mort où est ta victoire ? ", écrivait Daniel-Rops. Humains et animaux s'engendrent en disparaissant. En visitant jadis le zoo de Barcelone, l'auteur a gardé un souvenir impérissable des vautours. Avec ce roman, il les métaphorise pour singulariser la destinée du genre humain.

" Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ", a écrit Lavoisier en paraphrasant Anaxagore. C'est le cas de Gabriella, une cantatrice qui a bénéficié d'une greffe du cœur. Ce don d'un astronaute qui a marché sur la lune lui fournit l'occasion de prolonger sa carrière au-delà de toute espérance. Elle se retrouve ainsi à Vence pour interpréter, dans la chapelle de Matisse, Trois airs pour un opéra imaginaire de Claude Vivier, un Québécois assassiné à Paris à l'âge de 34 ans. En lisant les exergues en marge de la partition, elle se prépare avec soin, au point de se rendre en Pologne afin d'acquérir les connaissances nécessaires pour être fidèle à l'esprit de l'œuvre. Chanter, c'est aussi faire vivre un compositeur. Ce déplacement l'amène à visiter le camp d'extermination d'Auschwitz, où elle réalise que la mort a conduit à la création de l'État d'Israël. Disparaître laisse des rhizomes qui perpétuent l'espèce.

Gabriella s'attache à un univers qui n'engloutit aucune espèce vivante. Elle est fidèle aux liens vivificateurs qui l'ont forgée. Elle est fidèle à son enfance à l'ombre du sanctuaire de Rigaud, à ses anciens professeurs de chant, mais, surtout, à son père, dont elle honore la mémoire en visitant le coin de terre où il s'est suicidé en sillonnant le ciel de Barcelone avec son avion.

Dans ce roman, thanatos se conjugue avec bios. La mort au service de la vie. Le propos n'a rien de morbide. Il faut vivre pleinement. Et la dispersion n'est pas l'extinction. Gabriella est née au Québec, vit à Houston avec son garçon et chante partout dans le monde. Bref, c'est sa famille élargie.

La musique et la peinture supportent cette œuvre cérébrale d'une très grande richesse. Tout se tient. Les arts enracinent les âmes dans la culture qui les font vivre. En toile de fond se déroule en fait ce qui crée la mémoire de l'humanité. Si la facture est plutôt décoiffante à prime abord, il reste qu'au fil des pages, tout devient lumineux, voire encourageant pour ceux qui broient du noir.