Paul-André Proulx

Littérature québécoise



Shimazaki, Aki

1. Tsubaki. Éd. Leméac, 1999, 121 p.

Une adolescente trahie par son père

Aki Shimazaki vit dans l'arrondissement Outremont à Montréal. Elle écrit directement en français et vient de publier cette année le cinquième et dernier tome d'une série sur son pays d'origine.

Le premier tome, Tsubaki, raconte l'histoire d'une famille japonaise de Tokyo transplantée à Nagasaki, décision prise par le père afin de se rapprocher de son amante. C'est dans le contexte de l'explosion de la bombe atomique larguée sur la ville que se dénoue le drame familial, mais qui poursuivra l'héroïne jusqu'à sa mort. Il s'agit d'une adolescente de 15 ans qui a surpris son père en flagrant délit d'adultère. Trahie par l'homme qui devait lui servir de miroir pour développer sa personnalité, elle trouve un moyen de se venger de cette trahison. Comme les romans d'Aki Shimazaki sont toujours rattachés à un événement historique qui a des incidences sur ses personnages, la jeune héroïne bénéficie de cette explosion pour échapper à la Justice, mais pas à la voix de sa conscience.

C'est avec une grande économie dans la narration et dans l'écriture que l'auteure raconte cette histoire qui confond le sort d'une famille avec celui d'un pays qui doit se reconstruire, ce à quoi s'applique Aki Shimazaki dans les quatre tomes suivants.

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2. Tsubame. Éd. Actes Sud, 2001, 123 p.

Le Racisme des Japonais à l'égard des Coréens

Tsubame est la troisième oeuvre qu'Aki Shimazaki consacre à son pays d'origine. Le titre évoque une hirondelle. À cet oiseau s'ajoutent des daikons (radis blancs) et des kimchi (plat de légumes marinés). Ce vocabulaire nous plonge dans un univers tout asiatique.

 

L'auteure souligne le racisme des Nippons envers les Coréens. L'action se situe en 1923, au moment de la colonisation de la Corée par le Japon. Après le tremblement de terre qui a secoué Tokyo, les réfugiés coréens cachaient leur identité pour échapper aux purges pratiquées par les civils, qui les tenaient responsables du séisme. Il en fut ainsi de l'héroïne, qui confia sa fille à un orphelinat tenu par un prêtre européen afin de la sauver de cette vengeance injustifiée.

Cette extermination est rendue avec la délicatesse de l'Asiatique. Le ressentiment est refoulé dans un non-dit aussi éloquent que certains silences. Ça donne une oeuvre dépouillée, davantage apparentée à une nouvelle par son nombre restreint de personnages et par sa chute inattendue. L'écriture sans envolées lyriques supporte un développement rapide qui s'attache à un quotidien marqué par l'aveuglement du racisme. L'auteure ne présente pas la complainte d'une victime, mais montre plutôt la force de l'instinct de survie. Bref, elle nous apprend à affr

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3. Zakuro. Éd. Leméac, 2008, 149 p.

Les Japonais dans les goulags sibériens .

Dans ses romans, Aki Shimazaki explore l’Histoire plus ou moins connue du Japon. Tsubaki reposait sur l’explosion de la bombe atomique sur Hiroshima, et Tsubame rappelait un tremblement de terre survenu à Tokyo en 1923, dont on attribuait la cause aux Coréens, victimes du racisme nippon. Pas de chauvinisme. Cette auteure québécoise tente d’être objective en stigmatisant les événements marquants de son pays d’origine. Quant à Zakuro, elle fait allusion aux camps de travail sibériens, où furent conduits 600,000 Japonais, accusés d’avoir participé à l’occupation de la Chine lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Le roman s’accroche à cette référence que l’auteure dynamise à travers une famille japonaise, victime des déportations ordonnées par l’Union soviétique, qui s’est portée à la défense de la Chine, un pays ami qui a choisi le modèle communisme à son instar. Établi avec les siens en Mandchourie, le père fut expédié, en 1942, vers l’enfer des goulags. Jamais on n’eut de ses nouvelles, même après la libération des prisonniers. Ce n’est que 25 ans plus tard que son fils Tsuyoshi apprit d’un ami qu’il était encore vivant. Après quelques recherches, il le retraça dans une ville près de Tokyo, où il tenait un restaurant, le Zakuro.

La justification de l’absence paternelle forme le nœud de l’intrigue du roman. C’est avec pudeur que l’auteure évente le lourd secret d’un homme frappé par la fatalité. Pas d’éclat pour tenter de mystifier le lecteur. Tout se passe dans le plus grand respect de la volonté de chacun. Aki Shimazaki exploite un angle bien différent de celui de nos auteurs, qui ont tendance à étaler les tripes de leurs personnages en situation de conflit. Même si le drame se présente à l’intérieur de balises qui contiennent les débordements névrotiques, la charge émotive n’en est pas moins vibrante.

Avec un esprit de synthèse incroyable, l’auteure englobe toute la mentalité nipponne à travers l’intimité de personnages attachés aux valeurs de leur pays et ouverts sur le monde au moment même où Nixon exerce une politique protectionniste à l’égard du Japon. Roman émouvant qui trouve son apothéose dans une allégorie merveilleuse à l’effigie du drapeau japonais quand la femme du revenant, atteinte de la maladie d’Alzheimer, tient un zakuro, le fruit rouge du grenadier, sur sa jupe blanche en guise d’offrande pour saluer le retour de son mari.

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4. Tsukushi. Éd. Leméac, 2012, 137 p.

Le Mensonge, mode de vie des Japonais

Cette auteure montréalaise d'origine japonaise trace le portrait du peuple dont elle est issue. Son réquisitoire s'attaque à l'infidélité (Tsubaki), au racisme (Tsubame), aux traditions (Wasurenagusa). Avec Tsukushi, Aki Shimazaki aborde la sexualité des hommes. En somme, ses romans analysent tout ce qui réduit ou tout ce qui ternit l'image d'un peuple, dont le conformisme cache autant de comportements répréhensibles qu'en Occident.

L'apparence est la valeur à privilégier, en l'occurrence celle de former un couple au détriment de l'amour. Les rencontres arrangées (miaï) sont d'ailleurs prévues pour répondre à l'obligation tacite de quitter le célibat à l'âge convenu. Qu'advient-il des femmes prises dans cet engrenage ? Au mieux, elles peuvent s'unir à des hommes bien intentionnés et attentionnés. Et au pire, elles peuvent ronger leurs freins. Pour ces dernières, le mensonge devient un code de vie. Mentir à autrui, mais aussi à soi-même. On sacrifie en somme la femme sur l'autel d'une rectitude sociale découlant des principes de la rentabilité. Dans Tsukushi, Takashi Sumida se marie justement avec Yûko Tanase pour ne pas nuire à l'institut bancaire dirigé par son père. Mais quel homme est-il ?

Le secret détruit le couple fatalement quoique quelques-uns aient accepté l'inacceptable comme l'amie d'Yûko qui est mariée à un bisexuel. Mais Yûko sera-t-elle capable de mentir longtemps sur les origines de sa fille, née d'une relation avec un confrère de travail ? Qu'est-ce qui explique les retours tardifs à la maison de son mari ?

Aki Shimazaki a préparé son menu avec soin. Les petits plats précèdent le plat de résistance. Et c'en est tout un. Son écriture, trop clinique cependant, ne fait pas de vagues avant de déferler. Elle enserre les unités narratives en plusieurs îlots qu'elle relie par des ponts qui s'imposent tout naturellement. Travail d'orfèvre exécuté avec une économie de pièces en commençant par le titre Tsukushi. Ce mot correspond à la prêle, plante d'ailleurs que reproduit la page couverture. Les tordus y verront un pénis en érection. Ils auront raison. Même Yûko considère la prêle comme très érotique.

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5. Yamabuki. Éd. Leméac, 2013, 137 p.

Au jardin des amours japonaises

Comment
Pourrais-je oublier
Ce désir ardent qu'est l'amour ?

Ces trois vers du waka (poème) d'Otoma no Yakamochi résument Yamabuki d'Aki Shimazaki, une Montréalaise d'origine japonaise, qui a écrit toute son œuvre en français. Pour le dernier roman de sa pentalogie Au cœur du Yamato, elle présente une octogénaire qui revisite les amours qui l'ont portée au cours de son existence.

Le premier mari d'Aïko ne voyait pas en elle un avenir prometteur. Lors de leur première rencontre, il lui remit un waka sur le yamabuki (corète), une plante aux belles fleurs jaunes qui ne donne pas de fruits. Le poème donna raison au conjoint. Sa femme s'avéra stérile après une fausse couche. Après cinq ans, elle divorça de cet homme imbu de lui-même. Comme il lui fallait gagner sa vie, elle quitta Fukuoka, sa ville natale, pour Tokyo afin de s'initier à la cérémonie du thé. Dans le train, un jeune homme glissa sur ses genoux un billet, telle une fleur, lui avouant son coup de foudre pour elle. Peu de mois plus tard, ils unirent leur destinée pour le meilleur, qui triompha du pire tout au cours de leurs 56 ans de mariage. À la question d'une amie, Madame S., qui lui demandait si elle referait sa vie avec le même homme, la réponse fut instantanée et positive. Après plus d'un demi-siècle de vie conjugale, Aïko peut encore chanter sa ballade des gens heureux. On comprend que sa nièce Zakuro veuille fêter toutes ces années vécues ensemble.

Cet hymne à l'amour " ne se fout pas du monde entier " comme le chante Édith Piaf. Derrière ce roman se cache toute la vie nipponne, qui se restructure après l'amère défaite aux mains des Américains. Quand " tout est politique, tout est possible ", dit l'un des personnages. Chacun veut participer à la reconstruction du pays anéanti par les bombes atomiques, tout en tenant compte des traditions telles que les salons de thé, l'ikebana (art de composer un bouquet)… La femme se glisse dans ce monde nouveau en délaissant le miaï (mariage arrangé) et en s'impliquant auprès d'un mari appelé à participer à l'ère du renouveau. Ça reste encore une femme soumise aux impératifs culturels, mais chacune veut aimer librement en refusant le prétendant qui ne répond pas à ses aspirations, tel l'amoureux de Zakuro qui défend l'exploitation de la force nucléaire.

Au jardin des amours, ce roman est une rose, disons plutôt un beau yamabuki pour Aïko, dirait Roger Whittaker. Aki Shimazaki offre un roman dont la trame retisse les blessures de son pays en entremêlant la tradition et le modernisme sur une toile qui évoque les morts et les prisonniers entassés peut-être encore dans les goulags russes. C'est un petit bijou d'une centaine de pages, présenté dans un simple écrin. Un tel cadeau pourrait traduire les bons sentiments des hommes japonais encore incapables d'exprimer leur amour par des " je t'aime." bien sentis.