Paul-André Proulx

Littérature Québecoises


Singh, Mô.

Crève, maman ! Éd. XYZ, 2006, 137 p.

Fille de prostituée

Il n'est pas rare qu'un auteur aborde le thème de la haine des enfants envers leur mère. Hervé Bazin en donne un bon exemple dans Le Nœud de vipère, et Marie-Claire Blais a décrit magistralement l'aversion d'une adolescente de la campagne pour sa mère dans La Belle Bête, œuvre portée à l'écran en 2006. Mô Singh suit ce sentier en présentant une Montréalaise au chevet d'une mère agonisante qu'elle a détestée, mais qu'elle aurait voulu aimer.

Sans linéarité, l'auteure parcourt les moments importants qui ont marqué la vie de son héroïne. Lou est le fruit des rencontres fortuites d'une prostituée qui a élevé, seule, six " bâtards " d'une main de fer dans un gant fait de la même matière. Choisie comme l'exécutrice testamentaire de sa génitrice, qui s'est jetée en bas d'un édifice de cinq étages, elle se rend chaque jour à l'hôpital pour cueillir le dernier souffle de celle qui lui a empoisonné l'existence. Battue à tour de bras par cette mégère, abusée sexuellement par un frère corrompu, elle réussit, malgré sa révolte et son horreur des hommes, à vivre en couple avec un Marocain empathique et à se sortir de ce bourbier. Comme Nelly Arcan, Mô Singh raconte crûment les épreuves insupportables qui ont mis en péril le développement harmonieux de l'héroïne, d'autant plus qu'elle craint que sa ressemblance physique avec cette mère " pendue aux poils de cul " s'accompagne de ses vices. Ne serait-elle, elle aussi, qu'une femme à baiser ? Même si Lou se réjouit de sa mort imminente, la haine ne parvient pas à l'aveugler complètement. Elle reconnaît que l'enfance difficile qu'a connue sa mère, elle-même abusée par un ami de son père adoptif, est à l'origine de sa conduite. Elle admet aussi quelques bonheurs d'occasion, mais leur rareté n'a pas permis de panser les blessures subies au sein même du cocon familial.

Comme un coming out, cette confession publique éveillera la lubricité des voyeurs. Ce serait malheureux de s'arrêter seulement à la salacité des gestes. Écrite avec une plume sûre et pleine de rebondissements saisissants, cette œuvre populaire dénonce, comme Nathalie Simard, les voleurs d'enfance.