Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Thériault, Denis.

1. L'Iguane. Éd. XYZ, 2001, 186 p.

Le Deuil de deux orphelins

L'Iguane est un roman qui illustre L'Eau et les Rêves de Gaston Bachelard et qui corrobore L'Interprétation des rêves de Freud. Cette lecture pénètre l'univers imaginaire qui fournit aux humains un monde qui les fait vivre. Un monde qui forge une identité, un monde qui établit des filiations, un monde qui soigne, parfois en vain, les blessures laissées par les agressions issues des dérives humaines ou des éléments de la nature.

Comme dans L'Iguane de Denis Thériault, deux jeunes amis de la Côte-Nord se cherchent une voie après une rupture. Luc a perdu sa mère qui s'est noyée et l'autre, le jeune narrateur, a perdu son père, atteint de " motoneigite ", au cours d'une de ses randonnées par un jour de blizzard. Double malheur : cet accident a plongé sa mère, qui l'accompagnait, dans un coma profond. C'est la donne qui enclenche un voyage fantastique aux pays des rêves afin de trouver la solution au deuil de ces deux jeunes que le hasard a rendu orphelins.

Dans une première partie, l'auteur noue une amitié entre les deux protagonistes, tout en les campant dans le décor maritime d'une petite ville située le long du fleuve Saint-Laurent. Le rapprochement de ces deux enfants d'onze ans s'explique du fait qu'ils se complètent. Luc représente la part du rêve et le narrateur apporte une sécurité affective en vivant entre deux grands-parents, qui accueillent avec plaisir l'ami de leur petit-fils, victime de la violence d'un père qu'il surnomme Le Chien.

Dans un second temps, cette amitié débouche sur la santé de la mère dans le coma. Luc a la ferme intention de la libérer de son état, qui se détériore de plus en plus, obligeant ainsi le médecin à prendre la décision d'envoyer sa patiente dans un hôpital loin de Ferland, ville fictive où habitent les héros. Il n'est pas dit que l'ami du narrateur ne fera pas tout en son pouvoir pour que ce projet ne se concrétise pas. Du fond de son antre secret, il concocte un plan cabalistique pour redonner la santé à la mère de son ami avant qu'elle ne parte. Grâce à un rituel inventé pour célébrer son iguane empaillé, il atteindra ses fins. La mère ouvrira les yeux, et Luc acquerra une maman adoptive en redonnant la sienne à son ami. Avec ce personnage, le roman pénètre l'univers naturellement fantastique des enfants.

Enfin, du coma de l'une, on passe à la noyade de l'autre. Cette dernière partie révèle toute la tragédie humaine, dont Luc acquitte les frais. Le retour à l'état de fœtus pour mieux renaître est exploité avec brio. Neptune n'a qu'à bien se tenir avec son trident au sein des océans. Le dénouement s'amorce avec ce Québécois aux yeux bridés, qui s'amène avec son triton pour retrouver sa génitrice.

Dans cette oeuvre fantastique inspirée de la mythologie pélagique, Denis Thériault rejoint Anne Hébert, Arlette Cousture et Gilles Tibo. Avec eux, il a entonné un hymne à la mer d'un lyrisme gonflé à bloc. L'Iguane est un bon roman sur le monde des eaux et du rêve qui vient mettre un terme au deuil de deux jeunes orphelins.

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2. Le Facteur émotif. Éd. XYZ, 2005, 118 p.

L'Amour d'un facteur indiscret

Le haïku, forme classique de la poésie japonaise, fait école en ce moment. Composé de deux vers de cinq pieds et un de sept pieds, ce poème exprime en peu de mots comment le particulier se greffe à l'universel. Comme André Carpentier dans Gèsu Retard, Denis Thériault a profité de cette mode pour concocter un roman tout à fait original en recourant à deux protagonistes qui s'échangent des haïkus par la poste.

Gaston Grandpré, un professeur à la retraite, correspond avec Ségolène, une enseignante de la Guadeloupe. Chacun fait connaître à l'autre la vie de son pays. Coups de marteau dans la rue / on cloue les volets / le cyclone approche. Le Montréalais de répondre : Sur la corde à linge / gèle la lessive / et grelottent les moineaux. Le facteur du quartier, ennuyé par sa distribution de dépliants publicitaires, s'intéresse particulièrement à ceux qui s'écrivent en respectant la tradition. Il pousse même la curiosité jusqu'à l'illégalité. Il apporte chez lui les lettres de Ségolène qu'il décachète à la vapeur avant de les livrer le lendemain en toute innocence. Quelle n'est pas sa surprise de constater qu'il s'agit d'envois de haïkus! Intrigué par ces poèmes, il s'initie à cet art de la miniature poétique. Mais le destin le prend de court. Gaston se fait happer mortellement par un automobiliste. Cet accident met fin abruptement à l'indiscrétion qui lui procurait une joie intense.

Comment savourer encore le plaisir de lire des haïkus? Aux grands maux, les grands moyens. Il faut se glisser dans la peau du défunt et perpétuer cette correspondance si enrichissante. Ségolène ne remarque en rien l'imposture de Bilodo, le facteur qui a emprunté les oripeaux de Gaston Beaupré. Cependant le héros n'avait pas prévu que le facteur émotif allumerait sa passion pour la Guadeloupéenne. En termes brûlants, elle répond favorablement à son amour : Nuits de canicule / peaux moites des draps / brûlent mon ventre et mes lèvres / je vous cherche, je m'égare / je suis cette fleur éclose.

En somme, ce roman est une histoire d'amour singulière né de l'intérêt pour la poésie japonaise. L'auteur transcende la trame pour déboucher sur la philosophie qui sous-tend son oeuvre. Le particulier et l'universel doivent fonder des unions impérissables par un perpétuel recommencement, un enso, le cercle zen que symbolisait le O apparaissant dans toutes lettres de Gaston Granpré : Tourbillonnat comme l'eau / contre le rocher / le temps fait des boucles. On passe de l'instant à l'immuabilité, des sens à l'Amour avec un grand A. C'est en quelque sorte un conte qui rappelle que toutes les cultures doivent conduire à l'intangibilité des principes.

Comme dans L'Iguane, Denis Thériault tient la baguette magique qui transforme les cœurs pour le meilleur des mondes. Avec une plume simple, poétique et pleine de candeur, il présente la mort comme un passage porteur de vie.

 

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3. La Fille qui n'existait pas. Éd. XYZ, 2012, 215 p.

Psychanalyse et Mythologie

Comment réagissons-nous aux embûches qui entravent le chemin de la vie ? L'imagination est très efficace pour nous aider à surmonter les obstacles existentiels. Même la folie est un moyen de les contourner. Denis Thériault s'est inspiré de cet univers pour écrire La Fille qui n'existait pas.

Ce roman freudien analyse les symptômes de la dissociation. Pour panser ses blessures issues du suicide de son père et de la mort criminelle de sa sœur, Ozzy se fragmente en plusieurs personnages afin de maintenir son équilibre. Il se voit en homme fort à travers Frigon le tatoué, en meneur d'hommes à travers Aude, une sœur qui le protège. Ces êtres sont les fruits d'une imagination qui sert de soupape afin d'alléger le lourd fardeau qu'il traîne.

Pour s'assurer d'une trame romanesque, l'auteur a regroupé ses personnages dans un univers partagé, en l'occurrence une usine désaffectée que l'on s'apprête à démolir. C'est dans ce milieu que, par créatures interposées, s'affrontent les désirs et les contradictions d'un héros en quête de salut. Salut qu'il espère obtenir d'une thérapeute qu'il introduit malheureusement dans sa dynamique de dissociation. La profondeur des malaises d'Ozzy est d'autant plus abyssale que le héros vit sous l'emprise du dieu Râ qu'il sert à travers des créatures obligées du soleil divin.

La psychanalyse et la mythologie égyptienne se sont donné la main pour décortiquer l'âme d'un mythomane. L'antiquité semble avoir tout dit à ce sujet. Denis Thériault a puisé dans cette source inaltérable pour s'attaquer aux mystères humains. Il a ainsi fourni des bases solides à son roman. Il reste la forme. C'est plutôt nébuleux. L'écriture est trop compacte pour que l'on suive le propos avec intérêt. On croirait que l'auteur s'était donné l'objectif de ne pas franchir le seuil des 200 p.

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4. La Fiancée du facteur. Éd. XYZ, 2016, 170 p.

Mentir pour aimer

La sirupeuse chanson Aimer et mentir de Tony Massarelli résume très bien le roman de Denis Thériault.
Pour t'aimer, j'ai cru
De devoir te mentir
Pour t'aimer, j'ai menti
Mais tu peux l'oublier
Si je reste avec toi

L'auteur fait le récit de l'histoire de Bilodo, un facteur qui agit en toute illégalité. De la masse des dépliants, il retient les rares lettres du courrier à livrer à domicile. De retour de sa course à travers les rues de Montréal, il les décachète à la vapeur. Ce grand solitaire meuble ses soirées à lire ces missives avant de les rendre aux destinataires.

Un jour, il s'intéresse particulièrement à la correspondance échangée entre le professeur Gaston Grandpré et Ségolène, une consœur guadeloupéenne. Bilodo réalise que ce ne sont pas de simples lettres que s'envoient deux collègues, mais qu'il s'agit d'un amour que l'on entretient avec des haïkus. La curiosité porte le facteur à suivre méticuleusement leurs échanges épistolaires, voire même à s'initier à l'art de la poésie japonaise pour mieux suivre la technique qui soude ces deux âmes éprises l'une de l'autre. Malheureusement Gaston Grandpré meurt sous les roues d'un camion. Peu importe, il usurpe son identité pour entretenir cette correspondance qui l'excite au plus au point. Il loue même l'appartement du défunt afin que les lettres de Ségolène parviennent toujours à la même adresse.

La Fiancée du facteur, le nouveau roman de Denis Thériault, donne une suite à ce récit qu'il avait narré dans Le Facteur émotif. Cette fois-ci, le facteur attend la venue de l'amoureuse, qui avait annoncé sa venue dans le premier tome. Tout en s'en tenant à sa routine, il s'arrête le midi pour manger au Madelinot, un restaurant où Tania, une immigrante allemande, préside au service des plats avec une efficacité indéfectible. Voilà qu'elle s'entiche de Bilodo en espérant une réciprocité. Sa gentillesse est insuffisante pour attirer le cœur convoité dans ses filets. Il faut que son amoureux échappe à la mort de justesse, lui aussi frappé par un lourd camion, pour qu'elle apprenne qu'il est épris d'une Guadeloupéenne en fouillant dans son logement lors de l'hospitalisation. Comme il est devenu amnésique à la suite de cet accident, elle en profite pour se laisser passer pour sa fiancée. Le stratagème est périlleux. Si jamais il recouvrait la mémoire.

Derrière cette trame se noue la dynamique de la vie qui est un cycle sans fin comme l'affirme un haïku du professeur Grandpré :
Tourbillonnant comme l'eau
contre le rocher
le temps fait des boucles
Le roman illustre l'Enso, une philosophie chère aux adeptes du yoga. La roue tourne alors que l'on tente d'organiser le temps en sa faveur. Mais les jours s'égrènent implacablement. Ils tuent en laissant le soin aux autres de s'approprier l'héritage spirituel des disparus pour combler ses vides. En fait, les personnages cherchent la voie qui rend heureux. La découvriront-ils en évitant de se questionner sur ce qui les porte ? En l'occurrence, aiment-ils vraiment ?

L'auteur aborde la thématique sous un angle moqueur. Le lecteur ne se méfie pas qu'on le conduit vers de profonds questionnements existentiels à travers une écriture dépouillée qui fixe l'attention sur l'essentiel. Un essentiel qui se débat avec un suspense bien ficelé. C'est très enlevant comme technique romanesque. Mais le roman n'a pas la richesse de son aîné publié en 2005. Le dénouement prend des airs de roman à l'eau de rose avant que la fatalité renvoie à l'Enso que définit le haïku du professeur Grandpré.

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