Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Tremblay, Lise.

1. La Danse juive. Éd. Leméac, 1999, 142 p.

L'Obésité féminine

L'obésité féminine est frappée d'ostracisme. Les canons de la beauté prônent la sveltesse des corps, voisine de l'anorexie. Les photographes de mode, qui recourent aux adolescentes pour présenter les tenues vestimentaires de la femme adulte, envoient un message subliminal plutôt clair : ayez le corps sans défauts de la fille de quatorze ans. Il faut offrir aux regards d'autrui l'image de l'éternelle jeunesse. Le mensonge est devenu un art de vivre au détriment de ce que nous sommes.

L'héroïne de La Danse juive est une pianiste de 150 kilos. On comprend que le corps occupe ses pensées. La société a fait du tour de taille un handicap physique, voire mental. Cette problématique engendre des obsessions, qui vont de la culpabilité aux pensées suicidaires, en passant par la réclusion volontaire. On ne veut pas s'offrir en spectacle aux regards dégoûtés de ses pairs. C'est dans cette foulée que s'inscrit ce roman qui réagit aux fabricants d'images.

Les parents répondent à l'obésité de leur fille par un silence éloquent. C'est celui des géniteurs mal à l'aise devant un rejeton qui ternit l'image familiale. L'héroïne ne pardonnera pas à sa mère de tenir un rôle tacite en accord avec les exigences d'une société bornée au filiforme. Le père n'est pas moins excédé par sa fille. Il s'en veut d'avoir engendré " une truie au sein de ses petites poulettes ". Lui, un scripteur d'histoires à succès qui glorifient la minceur pour une chaîne de télévision. On comprend que, dans un tel contexte, sa fille ne puisse s'en faire un allié. Pourtant l'héroïne aimerait développer un lien d'appartenance profond avec sa famille, mais la " graisse " fait plutôt glisser son désir vers des projets mortifères.

Mieux vaut mourir que de fuir ce que l'on est. L'héroïne préfère assumer son état malgré le rejet qui en résulte. Sa transgression des normes la conduit à mieux se connaître. Elle n'est pas seulement un clown qui ressemble à une baleine. C'est une femme comme les autres, une femme sensuelle qui veut aimer et être aimée. Ce roman de la quête d'autrui propulsera l'héroïne, de guerre lasse, dans une dynamique d'autodestruction.

En décrivant le monde de la femme obèse, Lise Tremblay a écrit un petit chef-d'œuvre, récompensé par le prix du Gouverneur général. On sent que la problématique dépasse le cadre de la victime. La Danse juive englobe tout l'univers familial, dont la seule hérédité n'explique pas tout, et les normes abrutissantes défendues par les fabricants de beauté, qui s'enrichissent au détriment des corps abîmés sans égard à l'âge des gens. L'écriture anime le roman de belle façon. C'est une danse infernale aux pas contrastants. Tantôt c'est la ronde sereine dans une rue de Montréal, tantôt ce sont les pas vifs de la polka qui suscitent de vives réactions chez l'héroïne. Bref, elle est stigmatisée par son obésité, comme l'héroïne de Francine Allard qui sent bien qu'elle n'est pas " une belle pitoune en or " aux yeux de son mari.

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2. La Héronnière. Éd. Leméac, 2003, 109 p.

La Chasse aux outardes

Les villages du Québec se vident de leurs forces vives. Il ne reste personne pour assurer la relève des paysans qui, naguère encore, étaient fiers de leurs fermes, mais dont la rentabilité est devenue bien aléatoire dans un contexte de mondialisation. Le départ des jeunes vers les grands centres urbains a détruit le tissu social. Comme l'ennui s'est installé, seuls les vieux et les baby-boomers nouvellement retraités habitent ces villages fantômes. Pour ces derniers, c'est le mouvement inverse qui s'est produit. Ils ont quitté la ville pour s'établir à la campagne, où la force du nombre oblige les villageois restants à modeler leur vie sur celle de ces touristes permanents.

Lise Tremblay présente cette situation en quelques nouvelles, toutes reliées à un village transformé en cimetière vivant. Seule la chasse aux outardes, maintenant appelés bernaches du Canada, ressuscite quelques âmes asservies à la manne apportée par cette activité sportive, qui ne dure que deux maigres semaines en automne.

L'auteure brosse un tableau de ces royaumes, dont l'attrait principal est passé de l'église paroissiale à la pourvoirie créée pour faciliter le séjour des amants des oiseaux venus pour les abattre. Après leur départ, la vie reprend son cours comme un long fleuve tranquille, empressé de receler sous ses eaux les bavures commises par ces chasseurs dans l'âme, qui ont profité aussi de leur passage pour suivre la trace de toutes les Bovarys. Plus d'une est devenue la proie de ces prédateurs invétérés. Les maris ne se formalisent pas trop de cette chasse amoureuse pratiquée dans les petits villages, où la promiscuité exige la discrétion la plus totale pour protéger un tant soit peu sa vie privée.

Les plus jeunes se révoltent parfois contre cette situation. Pour se venger, ils criblent de balles les espèces protégées comme le grand héron, oiseau qui envahit les marais bordant les cours d'eau. Ou encore, quand l'exaspération est à son comble, ils se transforment en tueurs pour éliminer les chasseurs de cœurs en peine, surtout quand il s'agit de celui de leur mère. Quand la vie sociale est tissée uniquement autour des besoins de quelques privilégiés, soit les chasseurs et les retraités fortunés, la violence meurtrière devient l'arme favorite pour exprimer son mécontentement.

Ce recueil de nouvelles ressemble à un roman. Ceux qui n'aiment pas le genre à cause de sa disparité pourront quand même apprécier La Héronnière. Lise Tremblay ne traite que d'un seul sujet. Il s'agit de la chasse aux outardes dans les villages du Québec. Avec une plume efficace et dépouillée, l'auteure a voulu souligner les malaises engendrés par la dévitalisation des petites agglomérations soumises à des activités économiques de courte durée. Malheureusement, son œuvre lui a attiré la malveillance de la population au point de devoir quitter l'île où elle habitait.

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3. La Sœur de Judith. Éd. du Boréal, 2007, 169 p.

Une époque charnière pour les femmes

L'éditeur précise sur la quatrième de couverture que Lise Tremblay trace, avec La Sœur de Judith, le tableau de la ruralité. Pourtant, Chicoutimi, qui sert de toile de fond au roman, n'est pas un village. L'auteure a plutôt écouté le glas qui a sonné, à l'aube des années 1970, la fin de la rectitude sociale en Occident. Comme Stéphane Venne, elle rappelle que c'était " le début d'un temps nouveau ", amorcé par Mai 68, le Printemps de Prague, la Crise d'octobre et les festivals de Woodstock et de l'île Wight.

Le Québec a salué ce vent de fraîcheur avec l'ouverture d'écoles polyvalentes et d'universités régionales. D'ailleurs, la jeune narratrice vit son dernier été avant qu'elle ne devienne une élève du cours secondaire. Le congé estival, riche en péripéties, accélère son initiation à l'univers des femmes. Son apprentissage passe par l'observation de ses aînées. Il n'est donc pas surprenant de la voir épier sa mère, les voisines et, surtout, la sœur de Judith, la nouvelle représentante de la gent féminine, qui espère accompagner, comme danseuse à gogo, Bruce et les Sultans, un groupe de chanteurs à la mode vers la fin des années 1960. Mais c'est des potinières qu'elle tirera les renseignements les plus pertinents sur la mission qui l'attend. Aiguillée vers le savoir par une mère frustrée de n'avoir pu enseigner, la jeune héroïne réalise qu'il n'est pas si facile de devenir une " femme libérée ". Déjà passionnée de lecture, elle amorce quand même son adolescence avec confiance. Comme pour Charles le téméraire d'Yves Beauchemin ou l'héroïne de L'Apprentissage de Madeleine Ouellette-Michalska, l'avenir s'annonce prometteur.

Lise Tremblay a brossé le portrait d'une époque pas si lointaine qui confinait les femmes à la vie privée. On leur interdisait l'espace public que l'on réservait à la gent masculine. Même le champ de l'enseignement leur échappait si elles étaient mariées. C'est avec une écriture dépouillée d'artifices et sur un ton décontracté que l'auteure a jeté un œil sur l'époque charnière qui a entrouvert ses portes aux filles d'Ève.

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3. L'Habitude des bêtes. Éd. Boréal, 2017, 168 p.


La Chasse à l'orignal

Quand une meute de loups se pointent aux abords d'un village, la population ne se sent pas particulièrement menacée. Depuis fort longtemps, elle a appris à composer avec l'espèce. Mais les chasseurs sont fort contrariés par leur présence en raison des ravages qu'ils causent au sein du cheptel des orignaux. Le partage du butin est exempt des mœurs des amateurs de la cynégétique. On s'organise donc pour les piéger ou les faire fuir.


Le clan Boileau se réserve cette tâche aux dépens du reste des villageois. Il frappe d'interdiction la venue des intrus sur son soi-disant territoire qui appartient tout de même à la couronne. C'est donc une terre publique à laquelle il refuse l'accès. Comme des mafieux arrogants, on défie ceux qui auraient même l'intention de s'y rendre pour chasser. Ces derniers verront leur bâtiment de ferme incendié s'ils ne manifestent pas le désir d'obtempérer à l'ordre qu'on leur intime sans même le formuler. C'est une loi tacite.

Fuyant sa femme et sa fille, le dentiste Benoît Lévesque vient s'installer dans ce village du Saguenay au moment même où l'on se prépare à l'ouverture de la chasse. Il constate rapidement que la campagne se confine en deçà des grands axes de l'anonymat des grandes villes. Chacun doit s'inscrire dans le créneau prévu. En fait, c'est la solitude qui prime sur la convivialité espérée. Chacun des personnages se mure dans sa cabane au Canada. Les relations se limitent à quelques-uns qui vivent sous le même spectre, en l'occurrence celui de la mort. La vieille Mina, une octogénaire, prépare la sienne en refusant toute médicamentation; le dentiste attend celle de son chien auquel il est fort attaché. Heureusement qu'une amitié très virile le lie à Rémi qui a repris la ferme de ses parents pour y finir ses jours. Comme des oiseaux qui se cachent pour mourir, ils filent des jours sombres à l'abri des indiscrétions. Mais, dans un bled perdu, tout se sait. On vit en somme avec une épée de Damoclès sur la tête.

N'empêche que la vie continue. The show must go on, disent les Anglais. On naît, on rame à contre-courant et on meurt. Le cycle est parsemé tout de même de certaines joies. La fille caractérielle du dentiste trouve enfin sa voie, le médecin et le vétérinaire de l'endroit font preuve de générosité, quelques amitiés se tissent avec force.

L'auteure a tracé la ligne de nos humbles vies. Le noir et le blanc se recoupent selon le rythme des fins dernières. Belle méditation sur l'existence. Une méditation qui repose sur la simplicité de l'écriture à la manière de Jacques Poulin. Le glamour est loin de mettre en relief les lois qui régissent l'humanité. Comme Edward Hopper en peinture, Lise Tremblay sait concocter le modeste quotidien avec éloquence.

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