Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Trudel, Sylvain

1. Le Souffle de l'harmattan. Éd. Les Quinze, 1986, 146 p.

Enfants adoptés en quête d'identité

Sylvain Trudel a écrit d'abord Le Souffle de l'Harmattan, qui a remporté le prix de l'Académie canadienne-française en 1988.

Réginald Martel écrivait à l'époque dans La Presse que " ce premier roman de M. Sylvain Trudel est un beau bouquet d'émotions, parfois graves et parfois gaies, composé avec un soin constant. " Extraordinaire! Le style est de toute beauté.

C'est l'histoire de deux enfants adoptés confrontés au monde des adultes. Ils vont se lier d'amitié et tenter de comprendre leur vie. Leur quête d'eux-mêmes va les plonger dans la mort puisqu'ils se perçoivent en dehors du monde des adultes.

____________________________
 

2. Terre du roi Christian. Éd. Les Quinze, 1989, 239 p.

Enfant en quête de maître

Terre du roi Christian développe la même thématique que le roman précédent. Il s'agit d'un garçon dont le père est marin.

Comme il ne veut pas être le fils manqué du père absent, il essaie de se donner une philosophie. Il veut donner des origines spirituelles à son devenir. Un arbre ne vit pas sans racines.

En somme, Trudel aborde cette difficulté qu'ont les enfants de se situer dans le monde des grands. Comme adultes, on oublie ou on néglige les questions existentielles que les enfants se posent. Quand ils n'obtiennent pas de réponse, ils envisagent alors le suicide. Sinon, devenus adultes, ils doivent consulter des psy. En fait, Trudel tente de montrer aux parents l'importance de considérer avec sérieux l'univers enfantin.

____________________________
 



3. Du mercure sous la langue.
Éd. Les Allusifs, 2001, 130 p.

Adolescent en attente de la mort

Dans son dernier roman, Du mercure sous la langue, Trudel aborde le problème de la mort à travers un adolescent atteint du cancer des os. Confiné à un fauteuil roulant, ce jeune jette un regard cynique sur sa mort imminente, sur ses parents, sur la société et sur Dieu.

 

Le héros se forge un humanisme athée pour affronter la grande faucheuse qui s'apprête à le couper d'une vie à laquelle il n'a pas encore goûté. C'est ce scandale de l'aventure humaine qu'il essaie de contourner pour ne pas se sentir une victime du destin. Pour apaiser son appréhension de la mort, le héros fuit dans la sphère de la métaphysique. Il devient ainsi son propre Dieu, qui peut se passer des petits bonheurs terrestres, de la psychologue et de l'aumônier dont il vole les hosties pour les profaner. Comme Montherlant dans Les Jeunes Filles, il pourrait s'écrier : " Si je cherchais Dieu, je me trouverais. " C'est sa façon d'accepter la mort. Il décide du genre de moribond qu'il veut être : un être fort convaincu qu'en mourant, il ne perd pas grand-chose dans cette société pourrie. On peut se montrer sceptique à l'égard de cette fuite bien structurée. Le héros reflète plutôt la réflexion d'un philosophe que celle d'un adolescent. Et même ces derniers craignent la mort. Par contre, l'auteur le fait plus humain quand il nous le présente entouré de sa famille et d'une patiente dont il est devenu l'ami de cœur. Mais c'est dans l'écriture que sa révolte trouve enfin un exutoire. C'est là qu'il suscite notre compassion.

Ça reste un beau roman sur un sujet qu'on préfère ignorer. Le plus intéressant, c'est de voir comment un ado s'apprête à quitter la vie de la manière la plus sereine possible. L'écriture très lyrique surprend alors que la mode est au dépouillement. Les envolées plairont aux amateurs d'écriture à l'emporte-pièce.

____________________________
 

4. La Mer de la Tranquillité. Éd. Les Allusifs, 2006, 185 p.

La Mort de Dieu

L'Église a hérité de la mission du Christ, mais il faudrait reconnaître, selon Sylvain Trudel, qu'elle a lamentablement failli à la tâche. Comment se fait-il que l'existence humaine pose de plus en plus de questions à ceux qui vivent dans un espace marqué par deux mille ans de christianisme? A-t-on tu l'essentiel pour que tant de détresse se profile à l'horizon? En fait, Sylvain Trudel noue avec la philosophie en amenant sur la place publique la dynamique chrétienne vue à travers un Occident qui désespère de son Créateur.

Les bigotes de Jacques Brel crieront au discours blasphématoire, mais saint Augustin manifesterait plus de charité envers ces âmes en quête d'absolu. De tout temps, l'existence de Dieu a achoppé sur l'entendement humain. Sergio Kokis en a fait le sujet de son Maître de jeu, et Jean Bédard a présenté, dans Maître Eckhart et dans Nicolas de Cues, les déviances qui ont dénaturé le visage de Dieu. L'orgueilleuse Église devrait se sentir davantage interpeller par le désespoir de ses commettants. Chacun des personnages du recueil de nouvelles est en train de sombrer dans son " vaisseau négrier " à l'instar de celui d'Émile Nelligan. On ne répond pas aux SOS, à l'exception de quelques croyants qui se donnent bonne conscience en s'enguirlandant les mains d'un chapelet au lieu de les ouvrir vers autrui. La voix divine est étouffée par cette quincaillerie d'objets de piété. Faute d'être alimentée, la foi se cherche parfois une source chez les charlatans de l'au-delà ou se transforme en canard lunaire sur la mer de la Tranquillité.

Cette œuvre, annonciatrice de la mort du Créateur, ne peut être perçue comme des calembredaines, étant donné le nombre de suicides, de meurtres, de viols et de maladies transmises sexuellement. Avec une violence stylistique inouïe, l'auteur vomit, comme saint Marc, les tièdes paralysés par des valeurs toutes terrestres. Cet excellent portrait misanthropique, à l'image des purs et durs, rejoint ceux de Marie-Hélène Poitras dans La Mort de Mignonne et de Dominic Séguin dans Nous avons rendu les vaches folles.