Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Trussart, Danielle.

Le Grand Jamais. Éd. XYZ, 2012, 241 p.

La Crise d'octobre

Les étudiants devraient lire Le Grand Jamais de Danielle Trussart et Les Années-tennis de Normand Corbeil. Ils pourraient ainsi inscrire leurs luttes dans une perspective qui les garderait de voltiger au-dessus d'une utopie appelée à prendre de l'âge. Les rêves vieillissent comme ceux qui les portent. Le temps tue les meilleures intentions du monde. " L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ; il coule, et nous passons ! ", disait Lamartine.

Comme pour son premier roman, Le Train pour Samarcande, Danielle Trussart est sensible aux effets d'une existence en perpétuels mouvements. Marianne, la narratrice du Grand Jamais, réalise, à la mort du frère d'une amie de jeunesse, comment les heures filent à toute vitesse. En somme, l'auteure transpose sous forme de roman la chanson Hier encore de Charles Aznavour : "Hier encore, j'avais vingt ans. Ignorant le passé conjuguant au futur, je précédais de moi toute conversation et donnais mon avis que je voulais le bon pour critiquer le monde avec désinvolture."

L'auteure a planté son décor dans le quartier Saint-Vincent-de-Paul à Laval, où des jeunes vivent les années trépidantes de la décennie 1960 avant de se disséminer à travers le monde après la crise d'Octobre de 1970. Témoins des nombreux événements qui ont marqué le Québec, ils ont été des acteurs actifs au sein d'une jeunesse qui donnait son aval au FLQ afin d'accélérer l'avènement d'un monde nouveau. L'idée était dans l'air. Stéphane Venne le faisait même chanter : " C'est le début d'un temps nouveau. "

L'euphorie a heurté le mur de la mort. Celle du ministre Pierre Laporte. Certains ont été emprisonnés pour leurs activités terroristes, mais tous ont quitté le quartier, délaissant le café Le Grand Jamais, lieu de leurs rassemblements. Quarante ans plus tard, comme Rutebeuf, la narratrice veut savoir ce " que sont ses amis devenus ", en particulier Catherine qui s'est établie en Espagne. Elle lui écrit et lui expédie des pages de son journal afin de réveiller les sentiments qui les nourrissaient à l'époque. Sentiments que l'auteure relie à un tableau ou un poème. Mais l'arbre défeuillé peut-il retrouver ses feuilles quand le vent les a emportées ?

Danielle Trussart retrace l'Histoire de la Révolution tranquille qui a mené à la crise d'Octobre. De son roman se dégage la fugacité des idées qui, au " grand jamais ", ne se matérialisent. Ce canevas prend vie en passant de l'art épistolaire à celui du journal personnel. L'écriture, par contre, ne diffère pas d'un genre à l'autre. Peu inventive, elle parvient tout de même à sauver cette œuvre, qui serait beaucoup plus intéressante si les profils psychologiques avaient été moins flous et si l'implication des jeunes avait échappé à la nomenclature presque exhaustive des événements de l'époque.