Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Villeneuve, Marie-Paule.

1. Derniers Quarts de travail. Éd. Triptyque, 2004, 103 p.

Le Monde du travail

<p style="text-align:justify">Marie-Paule Villeneuve est une auteure très préoccupée par le monde du travail. En 1999, elle faisait publier L'Enfant cigarier, un roman qui présentait un enfant de neuf ans à l'emploi d'une usine de Sherbrooke. Avec Derniers Quarts de travail, un recueil des nouvelles, elle revient à la tâche pour dénoncer les congédiements abusifs et les désenchantements afférents à l'exercice d'un emploi.

Les protagonistes sont les jouets de leurs employeurs ou les victimes d'un système qui détruit leur passion pour le métier choisi. Après s'y être préparés en fréquentant les institutions ad hoc, ils se voient indiquer sans ménagements la porte de sortie ou ils sont pris dans un tourbillon qui les épuise. On voit ainsi défiler une coiffeuse d'âge mûr confinée à l'entretien de perruques, une graphiste obligée de trahir son art, une fonctionnaire mise de côté pour assurer la réputation de sa supérieure immédiate, un professeur disqualifié pour refuser le laxisme de la notation, un employé d'une chaîne de montage remercié à cause d'une aile de " char " égarée...

L'inhumanité caractérise cet univers qui déprime tout salarié, même le plus enthousiaste. La maladie ou la fuite devient souvent l'héritage de ceux qui ont intégré le marché de l'emploi en toute bonne foi. L'auteure évite les exemples qui discréditeraient son oeuvre. Ils sont empruntés à notre actualité, telle cette serveuse de restaurant qui a servi de bouclier dans une fusillade à Montréal-Nord.

Bref, c'est un questionnement sur notre participation au monde du travail. Sommes-nous seulement des pions sur l'échiquier d'une économie insensible à l'épanouissement de ceux qui y contribuent? Marie-Paule Villeneuve étaie sa thèse avec autant d'unité que La Héronnière de Lise Tremblay et avec une écriture maîtrisée et parfois même rieuse pour susciter l'éveil des consciences au lieu de la pitié.

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2. Les Demoiselles aux allumettes. Éd. VLB, 2005, 419 p.

La Syndicalisation pour les femmes des années 20

Le roman de Marie-Paule Villeneuve raconte une histoire d'amour qui rappelle Les Oiseaux se cachent pour mourir de Colleen McCullough et précise les conditions de travail prévalant dans les usines, à l'instar de Claude Fournier dans Les Tisserands du pouvoir. Avec Les Demoiselles aux allumettes, nous sommes emmenés à Hull, où la Eddy Match fournit de l'emploi à de jeunes femmes pour empaqueter des allumettes.

De 1915 à 1926, Victoria y travaille. Issue d'un milieu pauvre, elle se doit, dès l'âge de 14 ans, de contribuer au bien-être de sa famille, d'autant plus que son frère est parti combattre outre-mer. Et comme la fin de la guerre est suivie par un krach, la jeune femme continue de travailler pour le fabricant américain, qui n'est nullement préoccupé par la santé de ses employées, mise à rude épreuve à cause du phosphore, un élément toxique entrant dans la composition des allumettes. La mère de l'héroïne a d'ailleurs contracté une nécrose, qui l'emporta prématurément après avoir travaillé à la Eddy Match. À sa mort, tout le fardeau familial repose sur les frêles épaules de Victoria, qui, pour son plus grand malheur, s'amourache d'un prêtre, envoyé peu de temps plus tard dans une paroisse de Lowell au Massachusetts. À son invitation, elle le suit aux États-Unis, où elle devient enceinte de cet homme irresponsable. De retour au Canada, Victoria se console de sa mauvaise expérience en participant activement à la création d'un syndicat, ancêtre de la CSN.

Cette trame historique met en branle le mécanisme d'asservissement de la femme, utilisé par les industries et par le clergé. On s'en sert comme ouvrière dans une optique de rentabilité sans se soucier de lui offrir des conditions qui protègent sa santé. D'autre part, l'Église l'exploite en lui faisant défendre sa doctrine sociale pour préserver son prestige aux yeux des " tisserands du pouvoir " économique. Comme compensation, le clergé paternaliste négocie bien timidement en son nom de meilleures conditions de travail. Ce roman fait ressortir tous les balbutiements de l'émancipation féminine par la syndicalisation. C'est intéressant d'autant plus que le séjour de Victoria aux États-Unis permet un parallèle avec les filatures américaines qui ne sont guère plus reluisantes.

Comme Andrée Dandurand dans Les Carnets de David Thomas, Marie-Paule Villeneuve s'attaque au monde du travail, vu à travers l'exploitation de la main-d'œuvre féminine au cours des années soi-disant folles. Cette histoire syndicale s'inscrit dans la foulée d'une histoire d'amour susceptible de déjanter toute jeune femme. Mais grâce à son entêtement, Victoria réussit à s'affirmer au-delà des contraintes de l'époque. Bref, c'est une fresque sociale à la Zola, mais qui n'a pas l'ampleur de celles du maître, surtout à cause de l'écriture un brin estudiantine.

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3.L’Enfant cigarier. Éd. VLB, 1999, 407 p.

L’Histoire de la syndicalisation

« Une jobe steady...Pis un bon boss ! Y'a qu'ça de vrai ! Lés Zunions ? ...Qu'osse ça donne... », proclamait ironiquement Yvon Deschamps. Avec ce roman, on comprend mieux la nécessité de la syndicalisation afin que les femmes bénéficient de l’équité salariale et que les enfants ne soient pas exploités par un patronat uniquement soucieux de la rentabilité des entreprises. Nous trouvons honteux que plusieurs d’entre elles opèrent à partir de pays en émergence afin de profiter d’une main d’œuvre bon marché, composée en grande partie d’enfants obligés de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Les entreprises canadiennes et états-uniennes ont tiré avantage de cette situation jusqu’au vingtième siècle. En 1893, c’était une pratique courante au Québec d’embaucher des enfants qu’on liait par contrat à des fabriques, où l’on ne se gênait pas de les rosser ou de leur imposer des amendes, qui excédaient ce qu’ils gagnaient. Autrement dit, certains payaient pour travailler.

C’est l’aventure de Jos, un garçon de neuf ans de Sherbrooke, qui s’est sauvé de la Queen Cigar Factory en lui devant 15 cents. La Police ne prit pas grand temps de le remmener afin qu’il respecte son engagement contractuel. Comme dans Germinal de Zola, le livre fétiche du petit héros, la pauvreté est le lot de la classe ouvrière que l’Église encourage à la soumission pour le plus grand plaisir du patronat juif ou protestant. Jos, obligé à l’analphabétisme pour aider sa famille, n’est pas pour autant inconscient de sa situation. C’est pour améliorer son sort qu’il vient rejoindre son père à Montréal, où les salaires sont supérieurs à ceux consentis dans son patelin.

Grâce à un compagnon de la fabrique, où il exerce le métier de rouleur de cigares, il s’initie à la syndicalisation comme moyen de revendiquer de meilleures conditions de travail. Conquis à cette idée, il se rend à Chicago, où il se fait le propagandiste de l’idéal de Samuel Gompers, fondateur de l'American Federation of Labor. Soutenu par l'humaniste Jane Addams, qui lui ouvre les portes prestigieuses du Hull House, il peut manoeuvrer plus facilement afin que les employés de l’industrie cigarière se syndicalisent. Mais l’appât du gain décide son employeur de fermer boutique pour s’installer à Tampa, où il peut bénéficier du bassin d’une main d’œuvre cubaine mal rémunérée. L’ayant suivi en Floride, il lui est plus difficile d’y œuvrer. Les Cubains sont plus intéressés à gratifier de leurs deniers les rebelles, qui travaillent à libérer leur pays du joug espagnol.

L’auteure rend compte des premiers pas des syndicats que d’aucuns ne voyaient comme leur planche de salut, tel que le montre aussi Jocelyne Saucier dans Jeanne sur les routes. Son héros ne mène pas un combat idéologique à tous crins même s’il a lu Marx après avoir enfin réussi à se scolariser. C’est un personnage engagé socialement, sans être un gauchiste grincheux. Il jouit plutôt d’un esprit ouvert sur le monde. Marié à une Cubaine, il se sent étranger parmi les étrangers, mais il n’en tient pas moins en horreur l’esprit de clocher, qui, au nom de la sainte religion, bannit les « juifs impies » ou les prostituées comme sa sœur. En filigrane, le roman prône le rapprochement entre les riches et les pauvres, les hommes et les femmes et entre les différentes dénominations religieuses. En somme, il préconise un pays sans ornières.

La narration est à la hauteur de cet ambitieux projet d’écriture. La diégèse est un parcours événementiel des années 1890, vécu par un enfant sidéré par l’Exposition universelle tenue à Chicago et par l’apparition du téléphone et de la voiture. Malgré ses 400 pages, le roman paraît très court grâce au don de conteuse de Marie-Paule Villeneuve. La narration expéditive de la fin du X1Xe siècle donne une œuvre plutôt apparentée au résumé malgré sa longueur. Il aurait été préférable de restreindre la donne au profit de l’approfondissement du volet social et psychologique. Bref, ce beau roman historique suit une veine populaire sans succomber au piège de l’apitoiement.