Paul-André Proulx


Littérature québécoise


Wilhelmy, Audrée.


1. Les Sangs. Éd. Leméac, 2013, 156 p.

Barbe bleue revisité

En lisant ce roman, j'ai pensé aux sacrifices que les saints s'imposaient par amour pour Dieu. Leur relation au Créateur n'était pas seulement d'ordre cérébral. Elle s'établissait aussi en passant par le corps. Le Christ a donné sa vie pour l'humanité, et les saints l'imitent en offrant le leur au Seigneur. Certains jeunaient et d'autres se flageolaient ou portaient des cilices.


Le roman d'Audrée Wilhelmy suit ce sillon de la souffrance au lieu de celui de la violence. Souffrir pour celui que l'on aime, voire même mourir, l'ultime preuve d'amour. " Mourir d´aimer de plein gré, s´enfoncer dans la nuit, payer l´amour au prix de sa vie ", chantait Charles Aznavour. L'œuvre s'accroche à toute une culture qui s'enracine dans le sacrifice inhérent au bonheur d'aimer. L'auteure a puisé dans cette source infiniment riche. Une source qui a fait vibrer Jeanne d'Arc, mais aussi tous les personnages de la culture, tels Werther de Goethe, Sardanapalus de Byron et combien d'autres.

Il est difficile d'admettre qu'un gouffre mortel voisine l'état amoureux. Et pourtant, les fantasmes qui habitent les amants et les amantes s'abreuvent aussi à la même source. Tous connaissent les déviations qui attendent les amoureux pris dans une spirale destructrice. On en rit souvent, mais l'imaginaire s'en inspirerait si l'éducation reçue ne retenait pas les disciples d'Éros de franchir les barrières sociales de l'admissible. Comme Salomé, qui ne jouirait pas à son insu de recevoir sur un plateau la tête de son Jean-Baptiste ?

C'est autour de cette thématique que tourne Les Sangs d'Audrée Wilhelmy. Son héros, Féléor Berthélémy Rü, est un ogre sans commune mesure avec Barbe bleu, son légendaire frère. C'est un bel homme qui unit sa vie à sept femmes consentantes, prêtes à fredonner " je l'aime à mourir " de Francis Cabrel. Féléor se nourrit de leur amour sans les contraindre à quoi que ce soit. Le lecteur voyeur sera bien déçu. Elles courent vers la mort avec l'élan des martyrs qui couraient vers le bûcher.

L'auteure reprend un thème connu en renouvelant le mode d'emploi du roman érotique hard. Elle sait écrire sans ambages tout en respectant un niveau de langue prisable. Cependant la structure peut faire l'objet d'un bémol. Chacun des chapitres amène une nouvelle partenaire. Ça donne l'impression de lire un recueil de nouvelles. Aucun lien n'assure de transition à l'exception du héros, qui émet froidement une opinion sur celle qui vient de lui sacrifier sa vie. Âme sensible, s'abstenir.

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2. Le Corps des bêtes.

Éd. Leméac, 2017, 158 p.
Faire le sexe des humains

Audrey Wilhelmy a l'art heureux de nous emmener dans des univers déjantés, où les bien-pensants seront décoiffés. Pourtant, son roman ne prône pas une exacerbation des sentiments. Au contraire, ils naissent naturellement au rythme d'une existence qui pourrait s'identifier à celle des animaux, dont le règne est loin de représenter un état sauvage.


Des règles tacites régissent les relations entre humains. Comment se comportent-ils ? L'auteure s'est appliquée à la montrer à travers ce qui pourrait être un conte à la Fred Pellerin. Avec ce genre, la réalité est poussée à la démesure. Une hypertrophie qui illustre bien mieux les assises d'une humanité, vécue en clan autour d'un phare en bordure de mer. Osip en est le gardien. Il y habite avec sa mère et les enfants de Noé, la femme de son frère. Ils vivent dans un environnement primaire où seul le passage des bateaux vient les distraire ainsi que les oiseaux qui se perchent sur la rambarde entourant le mirador. Ces deux éléments composent le principal véhicule de leurs connaissances.

En complément d'enrichissement, il faut que les personnages développent un sens inouï de l'observation. On s'inspecte en silence afin d'apprendre les rudiments de la vie que l'on compare au monde animal. On est un ours qui cherche sa nourriture quand le père s'adonne à la chasse. Chasse utile dont la mère profite pour en tirer tous les produits servant à la survie. Les enfants se font les témoins de ce microcosme, qui, l'espère-t-on, suffira à les préparer à leur vie adulte.

Mie, la seule fille parmi les enfants, a le don du mimétisme. Elle observe sa mère qui vit en marge du clan. Quand elle se rend à l'occasion à sa cabane, elle apprend son futur rôle de femme. Mais quel conseil peut-elle lui donner pour s'adonner " au sexe des humains " ? Le désir est un tout compris reçu à la naissance. Et qui du clan pourra combler ce besoin dans la consanguinité ?

Éliminant tous les scories sur la thématique, l'auteure a plongé dans l'océan de l'humanité afin d'en faire ressortir la quintessence. C'est un très beau plongeon dont le coefficient de difficultés était très élevé. Défi relevé. Mais sa performance ne pourra être évaluée à sa juste valeur que par les fins connaisseurs de la littérature.

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