Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Frenette, Christiane.

Celle qui marche sur du verre. Éd. du Boréal, 2003, 145 p.

Des jeunes en quête de bonheur

En visitant les villages longeant le bas (l'aval) du fleuve Saint-Laurent, les touristes sont fascinés par les tessons de verre dépoli que les vagues du fleuve rejettent sur les berges. L'héroïne de la dernière nouvelle, écrivain comme Christiane Frenette, se lance sur ces trésors, offerts en vert seven-up, brun bière, bleu noxema et blanc universel, pour les protéger d'une éventuelle marée noire. Heureuse de sa découverte, elle en conclut que l'univers humain se résume lui aussi à ces quatre couleurs. Plus besoin de chercher si profondément en soi ce qui porte du sens.

Le recueil s'ouvre et se termine par des nouvelles qui viennent justifier le genre. Contrairement à Tennessie Williams que l'auteure admire, elle défend la nouvelle parce qu'elle croit qu'elle est aussi valable que le roman pour prolonger " le désir fou de vivre une autre vie ". Elle désespère même des écrivains, " surtout ceux que la critique a consacrés comme les plus importants de leur génération, ou mieux encore ceux qui se sont sacrés empereurs eux-mêmes." Faisant fi des jugements de valeur, Christiane Frenette s'est appliquée à rendre compte de notre existence éclatée à l'instar de ces morceaux de verre, qui étaient naguère porteurs d'une entité plus prometteuse.

Ce sont généralement les jeunes âgés de huit à vingt ans qui ont attiré son attention. Elle sent à leur égard une compassion pour leur fragilité devant l'exigence du bonheur, telle que précisée par Voltaire. Place-t-on la barre trop haute? Le bonheur pourrait peut-être se résumer à peler une orange comme le fait un étudiant lors d'un examen. Chacun des personnages se sent impuissant devant ce qui pourrait le rendre heureux. Les rêves de jeunesse s'enfuient rapidement. La mère monoparentale deviendra voleuse pour faire manger ses enfants, la fillette de huit ans comprendra que la vie ne se résume pas au glamour de ses barbies, la jeune mère ne pourra jamais visiter Paris, le rêve de sa vie.

Fidèle à son habitude, l'auteure jette un oeil empathique sur les jeunes en attente d'un bonheur qui les désavouera. Elle brosse en toute simplicité un tableau univoque qu'elle encadre de considérations sur ce " qu'il lui fallait écrire ". Et écrire pour elle, c'est aussi générer un milieu sensuel accordé à un état d'âme. Le Saint-Laurent lui sied bien avec les cris de la gent ailée, les pavots bleus et les tessons de verre poli qui couvrent si joliment les allées des Jardins de Métis.