Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Poliquin, Daniel.

Cherche rouquine, coupe garçonne. Éd. Boréal, 2017, 288 p.

Pendu injustement

L'auteur a exploité un triste événement qui a fait les manchettes pendant des années au Québec lors de la dernière pendaison à survenir au Canada. Wilbert Coffin fut trouvé coupable du meurtre de trois Américains commis à l'Anse-Pleureuse, un village de la Gaspésie et pendu le 10 février 1956 à la prison de Bordeaux à Montréal. D'aucuns ont cru à une sentence politique pour protéger le tourisme dans la région. L'affaire fit du bruit et alimenta l'imaginaire des écrivains et des cinéastes.


À partir de cet incident très médiatisé, Daniel Poliquin a concocté sa version des faits dans un roman intéressant. Wilbert Coffin devient William Moore Blewett pendu en 1961 pour avoir assassiné un couple d'Américains en vacances en Gaspésie. Prospecteur, comme son alter ego, il croit avoir découvert un gisement minier dans une montagne surplombant le fleuve Saint-Laurent à la hauteur de l'Anse-Pleureuse. Le village est ébranlé quand la nouvelle se répand. Rapidement la Sûreté du Québec (corps policier) pointe un suspect en la personne de ce Blewett que l'on débusque dans le lit de son amante Odette Cantin à Montréal.

Après la mise en bouche calquée sur ce drame, le roman consacre chaque chapitre à un personnage relié au prétendu meurtrier en commençant par son amante, une jeune femme d'Ottawa qui s'est enfui de chez ses parents pour habiter Montréal. Pour chacun, l'auteur brosse un tableau exhaustif des relations avec son entourage en multipliant ainsi de façon exponentielle le nombre de protagonistes. On ne s'y perd pas heureusement.

'Le plus important est l'aumônier de la prison, le père Jean-Jacques Bouffard, qui a préparé Blewett à sa mort prochaine. Une telle expérience marque un homme à tout jamais, soit-il membre du clergé. Il gardera et créera des liens sans trop le savoir avec tous ceux qui ont connu le prétendu meurtrier. Que ce soit Barrabas, le policier de l'Anse-Pleureuse qui l'a mis en état d'arrestation ou Couteau qui ne blairait pas trop cet étranger venu faire de la prospection dans le village. Les surnoms sont monnaie courante dans les bleds éloignés.

Cette présentation de tous ceux qui ont formé le long chapelet des connaissances de Blewett revêt un caractère particulier quand la narratrice, la rouquine à la coupe garçonne du titre, révèle qu'elle est la fille du père Jean-Jacques Bouffard, devenu cinéaste après sa sécularisation. Ce dernier choisit même de s'établir à l'Anse où sa fille a pu nouer elle aussi des liens avec l'entourage de l'assassin.

Cette ossature a été prévue pour jeter un éclairage venant de tout angle sur un homme qui n'aspirait qu'à faire fortune avec le gisement qu'il venait de trouver. Mais le projecteur distrait le lecteur avec trop d'éléments qui détournent l'attention qu'on peut lui porter. Dans La Côte-de-Sable, l'auteur avait suivi le même procédé. Et chaque chapitre creusait la psychologie du héros. Dans Cherche rouquine, coupe garçonne, les chapitres renseignent davantage sur les individus qui ont côtoyé Blewett. Et c'est le prêtre sécularisé qui prend plutôt de l'épaisseur à ses dépens.

Derrière la facture littéraire se cache la difficulté de communiquer avec autrui. Personne n'arrive à établir des relations satisfaisantes. Les amours sont passagères autant que les amitiés. Même l'orientation sexuelle est questionnée. L'incommunicabilité de l'être empêche les choses de prendre forme, dirait Jacques Maritain.

Pour éviter l'insularité des humains, l'auteur a cru bon d'imaginer un dénouement qui réunirait ses personnages pour une fiesta bienheureuse. Le happy end pour sauver la sauce. Ça teinte le roman d'un lyrisme qui détourne de l'élément déclencheur qui devait être mis en exergue. Il reste l'écriture. Daniel Poliquin est un conteur hors pair.