Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Michaud, Michel.

Cœur de cannibale. Éd.du Boréal, 2000, 381 p.

On ne badine pas avec l'amour

Cœur de cannibale trace un portrait du Québécois que les initiés de notre littérature connaissent. Il y a l'homme de la tradition chez Ringuet et l'homme qui souffre de bougeotte aiguë comme Le Survenant de Germaine Guèvremont. Le héros de Michel Michaud appartient à la deuxième catégorie. God Dog Michoko quitte donc le Québec et s'installe à Angers, où il devient conseiller de mise en marché des fruits et légumes. Marié à une Française, il file le parfait bonheur avec sa femme Anouk qui lui a donné trois enfants.

Michoko (résonance nipponne du nom de l'auteur) est un adulte resté adolescent qui aime bien bambocher. Le roman débute d'ailleurs par une séance d'apaisement de sa libido. Satisfait de s'être soulagé, il revient sagement au foyer où la vie continue en toute tranquillité. Mais ce n'est pas la gent féminine qui lui fournit le plus de plaisirs, c'est son ami Oui Bingo, un artiste philosophe avec lequel il se paie des virées lorsqu'il va à Paris. Un peu plus, on croirait voir un Malaussène échappé d'un roman de Pennac. Un noceur boulimique risque par contre d'enrayer le mécanisme de son couple, si solide soit-il. Quand Michoko fait la connaissance de Neige, son cœur s'emballe. Cette belle saxophoniste de La Réunion est la nomade qui se propose comme substitution au modèle ennuyeux de la sédentaire. Le héros, " un hors-la-loi de haut niveau " dépourvu de toute culpabilité, est plongé dans un dilemme affectif. Qui de Neige ou d'Anouk partagera son cœur de cannibale?

Michel Michaud illustre bien les pièges qui guettent l'homme qui badine avec l'amour. Jouer avec le démon, c'est opter pour un univers dichotomique : le bourreau des cœurs devient vite la victime de ses actes, comme le biberon atteint d'une cirrhose. Cette constatation pousse le héros vers sa vieille machine à écrire afin de terminer le roman qu'il a déjà commencé. Cœur de cannibale est une œuvre intéressante, surtout au niveau de l'écriture. L'auteur pratique un syncrétisme réussi du langage parlé caractéristique des pays d'origine de ses personnages et d'une langue soutenue quand la situation l'exige. Cet aspect hétéroclite de l'écriture renforce le rythme du roman qui vibre comme une musique syncopée.