Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Gervais, Bertrand.

Comme dans un film des frères Coen.

Éd. XYZ, 2010, 210 p.
Qu'est-ce qu'un quinquagénaire ?

Le quinquagénaire Rémy Potvin sent que ça dégénère ou du moins il sent les signes primaires du début d'une ère qui se clôt par une perte de repères. Que doit-il faire devant autant de petites misères réelles ou appréhendées ? Déjà la femme du héros a quitté le toit familial ainsi que le fils peintre reconnu avantageusement pour ses tableaux. Comble de malheur, avec le dernier roman qu'il a fait publier, il a subi les affres de l'indifférence. De son jardin de roses de jadis, il ne reste plus que les épines.


Hélas, le temps a filé. Avant que sa situation ne se détériore, il accepte de visiter l'Australie avec sa conjointe Clara grâce à la générosité de son fils Alexandre, dont la première exposition de ses œuvres remporta un vif succès. Le couple parcourt le pays en auto en suivant les indications de Gwyneth, la voie du GPS qui ne se contente pas de guider le tandem. Entre deux informations, elle en profite aussi pour aider Rémy et Clara en leur précisant que l'Australie n'est pas un médicament pour les couples dont les ailes ont été presque rognées. Mais les progrès de la technologie n'ont pas atteint l'efficacité du divan des psys. Interventions donc vaines d'une voie mystérieuse, fruit d'une savante invention inutile pour les maux de l'âme.

Rémy confie plutôt ses malaises à l'écriture. Le voyage au pays des kangourous ne lui a été guère salutaire pour protéger son équilibre. Il s'accuse d'être le seul responsable de ses déboires. Déboires d'autant plus douloureux que ses contacts s'effritent à la vitesse grand V, même l'amitié pour son éditeur. Il se retrouve seul, enviant ceux qui ont du succès, en particulier un collègue à qui on a attribué le prestigieux prix du Gouverneur-général.

Pour le héros, vieillir se jumelle à l'isolement. Les proches et l'entourage fondent sous l'ardeur brûlante du ressentiment. Il risque de parcourir seul le dernier droit de sa vie. " C'est le prix à payer ", dit Rémy. Il se voit comme un être dépersonnalisé d'autant plus qu'il a perdu ou s'est fait voler les carnets où il puise son inspiration. Il se compare à ces femmes dans les hôpitaux où leur corps perde leurs attraits. Comme lui, ce sont des choses dont on vérifie le mécanisme, parfois irréparable, surtout quand il est d'ordre psychologique. Bref, la vieillesse l'a décapité avant même de l'entamer. Avoir cinquante ans et attendre déjà la mort entre les mains des spécialistes de l'âme qui ne parviennent pas à lui insuffler l'air nécessaire pour apprécier la vie. Et les sirènes comme Calypso et Gwyneth risquent de faire périr ceux qui croient en elles à l'instar d'Ulysse.

Le voyage de Rémy lui permettra-t-il de renouer avec lui-même ? Submergé par le réel et l'imaginaire comme les personnages des films des frères Coen, le héros de Bertrand Gervais risque que la cinquantaine fragilise son équilibre au point de laisser la neurasthénie l'envahir.

C'est un portrait sombre de la vieillesse. Un avis courageux à tous ceux qui se laissent conseiller par la publicité trompeuse qui garantit une jeunesse éternelle grâce à leurs produits miraculeux. Quand l'amour meurt, quand la filiation s'étiole, quand les amis sont dépourvus devant les maux de l'âme, que fait-on ? L'auteur parcourt avec art les stations du chemin de croix qu'il appelle les queues de la vie. Son roman est excellent en autant que l'on apprécie les grands crues littéraires.