Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Gélinas,Ariane

Escalana.

Éd. Marchand de feuilles, 2014, 173 p.

Le roman d'horreur n'est pas l'apanage des auteurs féminins, comme le chick lit n'est pas celui de leurs confrères. Pourtant, Ariane Gélinas a osé s'y adonner à l'intérieur du cadre du fantastique, voire du roman gothique. Escalana compte toutes les caractéristiques de ce dernier genre : une nature sauvage, des ruines, un monstre qui impose des supplices à la femme qu'il aime et un passé qui hante le présent.

Comme disait Lavoisier en paraphrasant Anaxagore : " Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. " La Haute-Mauricie est le lieu de prédilection pour que se vérifie l'adage. Ce n'est pas parce que les villages ont été abandonnés qu'il n'y a plus âme qui vive. Les industries forestières et minières n'ont pas retraité sans laisser de traces. Comme pour les légendes de mon enfance, ces villages assoupis se sont révélé des milieux hantés par des êtres malfaisants, qui profitent de la nuit pour se livrer à des horreurs inqualifiables. Dans mon temps, ils s'attaquaient aux enfants, disait-on, à l'instar de ceux de l'une des protagonistes, qui a perdu les siens aux mains d'un lac maléfique.

L'auteure a exploité ces superstitions pour monter sa trame. Une mine désaffectée près de la 404, une route forestière servant jadis au transport de la pitoune, est l'endroit tout désigné pour créer une atmosphère d'épouvante. Le moindre bruit suspect effraie tout un chacun qui s'aventure dans une telle région sauvage située à 800 km au nord de Montréal. L'héroïne Abigail affronte ce lieu hostile pour fuir l'amour sadique d'un musicien comme elle. Avec son syotanka (flûte amérindienne), elle se lance sur des routes peu sûres, qui la conduisent, entre autres, chez son frère et à Oskélanéo, ancien village riche en quartz. Le gisement délaissé, il fallait qu'un esprit maintienne les galeries vivantes. Le malin, pourrait-on dire, lance des cris désespérés pour attirer dans ses filets des âmes sensibles au magnétisme de l'au-delà. Comme une poupée à ressorts telle qu'illustrée par la page couverture, Abigail se laisse embobiner par cet esprit hurleur, qui l'entraîne dans une aventure, dont le dénouement ne peut être marqué que par le spectre de la mort. À son insu, l'héroïne sert d'entremetteuse entre son maître et ceux qui seront immolés pour que la Pâque gothique fasse renaître la vie que le poids du passé avait hypothéquée.

L'héroïne devient ainsi un nouveau messie qui transforme le roman en quête féminine. Abigail cherche la fusion avec autrui. L'œuvre illustre aussi comment la femme est assujettie à la nature que l'auteure relie au corps de la femme. Les symboles phalliques disparaissent au profit des souterrains, des tubes, des cavités, des sous-bois, des couloirs, autant d'éléments qui évoquent la féminité. Pour se libérer, la femme doit revivre en éliminant, comme un schizophrène, les voix charismatiques, qui la poussent à se désapproprier de ce qu'elle est.

Il faut aimer le genre pour apprécier ce roman gothique qui se déploie dans une aire fantastique. Ariane Gélinas lui donne du galon surtout par son écriture soignée. Elle n'a pas peur de recourir au sens métaphorique des mots que certains auteurs évitent comme la peste. Ils craignent le snobisme ou je ne sais quoi. Pourtant écrire, c'est jouer au maximum avec la langue.