Paul-André Proulx

Littérature Québecoises



Bienvenu, Sophie.

Et au pire, on se mariera. Éd. La Mèche, 2011, 152 p.

Ado cherche père désespérément

Quand une élève demande tout naturellement à son enseignant d'aller se rincer la bouche parce qu'elle vient de faire une fellation dans le portique de l'église voisine immédiate de l'école Pierre-Dupuy du quartier Hochelaga de Montréal, il comprend aisément le désarroi des adolescents assis devant lui. L'anecdote, véridique, donne l'atmosphère dans laquelle a baigné Aïcha Saint-Pierre qui, certes, fréquente cette école parce qu'elle habite le centre-sud mal famé avec une mère vivant au rythme d'amants sans leur donner le temps de prendre racine tels que Hakim.

Pourtant la petite héroïne adorait ce dernier. En bobette, elle se collait sur lui pour regarder Scarface ad nauseam parce que ça meurt pas mal dans ce film-là. Elle n'ambitionne pas d'être le chef de quoi que ce soit comme le petit truand Tony Montana. Elle aspire tout simplement à être aimée par un homme adulte. De sa tête perturbée émergent tous les moyens possibles pour attirer l'attention de ceux qui auraient l'âge de son père, évincé dès sa naissance. Quête filiale tellement intense qu'elle se mue en quête amoureuse pour son plus grand malheur. L'auteure ne remonte malheureusement pas vers l'amont de sa chute abyssale.

Quoi qu'il en soit, Aïcha est une adolescente révoltée, qui porte, comme un poids, l'absence paternelle. Et pourtant, sa génitrice est une femme responsable même si elle l'accuse d'occuper son temps à " piou-piouter " au téléphone. Partagée entre son métier d'infirmière et la maison, elle protège Aïcha du mieux qu'elle peut, voire en chassant Hakim, qui se serait comporté en pédophile. Son départ engendre une haine incommensurable envers une mère, qui la prive d'avoir au moins un père de substitution. Elle se rabat alors sur Sébastien, âgé du double de son âge. Par empathie pour elle, Bas, comme elle le surnomme, accepte qu'elle vienne à son appartement. Il n'entretient pas à son égard une flamme qui ne demande qu'à consumer le fruit défendu. Il l'invite plutôt à fréquenter les gens de son âge. Comme elle ne compte que deux amis travestis pour satisfaire la déviance des bien-pensants, elle s'accroche désespérément à cet homme, déjà engagé dans une relation. Il n'en faut pas plus pour que sa haine s'accroisse dangereusement pour tous et chacun. En résumé, il y a une pointe de Bovary là-dessous. C'est la tragédie de l'amour interdit.

Le récit de ce dérèglement risque d'en choquer plusieurs. Le langage vernaculaire utilisé pour coller à la réalité du centre-ville offusquera ceux qui ne peuvent voir le monde que sous sa couche de vernis. Se sentent-ils mal à l'aise quand on aborde la sexualité des enfants ou des adolescents ? Il faut dire que l'approche trash ne favorise pas les rapprochements avec ce lectorat. En décrivant aussi crûment une réalité, l'auteure risquait autant qu'une flambeuse en misant uniquement sur une confession au je à un inconnu qui n'intervient que du regard. Mais le ton sauve le pari.

Ce roman inachevé saura séduire par contre les habitués de cet univers. Sophie Bienvenu lance, en fait, un cri d'alarme pour stigmatiser les problèmes criants vécus au sein de la population d'Hochelaga. Bref, la jeune auteure française installée au Québec a vite fait de connaître notre poutine.