Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

La Fiancée du facteur. Éd. XYZ, 2016, 170 p.

Mentir pour aimer

La sirupeuse chanson Aimer et mentir de Tony Massarelli résume très bien le roman de Denis Thériault.
Pour t'aimer, j'ai cru
De devoir te mentir
Pour t'aimer, j'ai menti
Mais tu peux l'oublier
Si je reste avec toi


L'auteur fait le récit de l'histoire de Bilodo, un facteur qui agit en toute illégalité. De la masse des dépliants, il retient les rares lettres du courrier à livrer à domicile. De retour de sa course à travers les rues de Montréal, il les décachète à la vapeur. Ce grand solitaire meuble ses soirées à lire ces missives avant de les rendre aux destinataires.

Un jour, il s'intéresse particulièrement à la correspondance échangée entre le professeur Gaston Grandpré et Ségolène, une consœur guadeloupéenne. Bilodo réalise que ce ne sont pas de simples lettres que s'envoient deux collègues, mais qu'il s'agit d'un amour que l'on entretient avec des haïkus. La curiosité porte le facteur à suivre méticuleusement leurs échanges épistolaires, voire même à s'initier à l'art de la poésie japonaise pour mieux suivre la technique qui soude ces deux âmes éprises l'une de l'autre. Malheureusement Gaston Grandpré meurt sous les roues d'un camion. Peu importe, il usurpe son identité pour entretenir cette correspondance qui l'excite au plus au point. Il loue même l'appartement du défunt afin que les lettres de Ségolène parviennent toujours à la même adresse.

La Fiancée du facteur, le nouveau roman de Denis Thériault, donne une suite à ce récit qu'il avait narré dans Le Facteur émotif. Cette fois-ci, le facteur attend la venue de l'amoureuse, qui avait annoncé sa venue dans le premier tome. Tout en s'en tenant à sa routine, il s'arrête le midi pour manger au Madelinot, un restaurant où Tania, une immigrante allemande, préside au service des plats avec une efficacité indéfectible. Voilà qu'elle s'entiche de Bilodo en espérant une réciprocité. Sa gentillesse est insuffisante pour attirer le cœur convoité dans ses filets. Il faut que son amoureux échappe à la mort de justesse, lui aussi frappé par un lourd camion, pour qu'elle apprenne qu'il est épris d'une Guadeloupéenne en fouillant dans son logement lors de l'hospitalisation. Comme il est devenu amnésique à la suite de cet accident, elle en profite pour se laisser passer pour sa fiancée. Le stratagème est périlleux. Si jamais il recouvrait la mémoire.

Derrière cette trame se noue la dynamique de la vie qui est un cycle sans fin comme l'affirme un haïku du professeur Grandpré :
Tourbillonnant comme l'eau
contre le rocher
le temps fait des boucles
Le roman illustre l'Enso, une philosophie chère aux adeptes du yoga. La roue tourne alors que l'on tente d'organiser le temps en sa faveur. Mais les jours s'égrènent implacablement. Ils tuent en laissant le soin aux autres de s'approprier l'héritage spirituel des disparus pour combler ses vides. En fait, les personnages cherchent la voie qui rend heureux. La découvriront-ils en évitant de se questionner sur ce qui les porte ? En l'occurrence, aiment-ils vraiment ?

L'auteur aborde la thématique sous un angle moqueur. Le lecteur ne se méfie pas qu'on le conduit vers de profonds questionnements existentiels à travers une écriture dépouillée qui fixe l'attention sur l'essentiel. Un essentiel qui se débat avec un suspense bien ficelé. C'est très enlevant comme technique romanesque. Mais le roman n'a pas la richesse de son aîné publié en 2005. Le dénouement prend des airs de roman à l'eau de rose avant que la fatalité renvoie à l'Enso que définit le haïku du professeur Grandpré.