Paul-André Proulx

Littérature Québécoise

Vézina, Michel

La Machine à orgueil. Éd. Québec Amérique, 2008, 212 p.

Vivre sa vie

Jean-Pierre Pelletier, alias Djipi, a sauvé un enfant de la mort. En guise de reconnaissance, le père a appris au héros l'art du boniment pour attirer les naïfs vers sa machine à orgueil. Appareil actionné à coups de massue afin de propulser un poids vers une sonnerie. Atteindre la cible trois fois en trois coups d'un dollar chacun donne droit à un "ti tetou" de 97 cents. L'orgueil bat son plein quand il s'agit de s'attirer l'admiration de la galerie. Avec ce jeu de foire, le forain encaisse suffisamment d'argent pour faire réparer son vieux truck à lait déglingué qui lui sert d'habitation et pour se patenter un système de sons qui fonctionne à l'énergie solaire.


Djipi appartient à la lignée des patenteux du Lac Mégantic avec laquelle il renoue grâce à cet engin abandonné dans un hangar de la ferme familiale dont il est l'héritier. Au lieu de servir son esprit iconoclaste, il assume sa filiation en perpétuant la tradition de son grand-père. La découverte de la machine à orgueil tombe à point. Il était venu dans ce bled pour mettre un terme à sa vie aux lendemains du suicide de Mado, dont il se sent responsable pour s'être montré trop niaiseux pour lui avouer son amour, comme l'exprimait Matthieu Simard dans Échecs amoureux.

Cet outsider épris de musique, qui ne sait que jeter de la poudre aux yeux, voire la sniffer, se rééduque à l'aube de ses 40 ans grâce à Robert Manseau, un ami d'enfance. Fini le borderline qui l'a trimbalé de Sherbrooke en Suisse via la Colombie ! Contrairement au héros de On The Road de Jack Kirouac, il abandonne sa quête de l'ailleurs comme solution à son problème existentiel. À travers une franche camaraderie dans le calme de la nature des Appalaches, Manseau lui enseigne que l'union fait la force, en roulant des joints avec du bon stock qu'il cultive dans ses champs. L'orgueil a empêché Djipi d'entendre cette maxime à cause de la sarabande qui remplissait le vide de son existence. Comme Saint-Denys Garneau, il découvre qu'il a toujours marché à côté d'une joie qui n'est pas à lui, qu'il a toujours mis ses pieds dans des pas qui ne sont pas les siens. Bref, son narcissisme l'a amené à vivre par procuration en se donnant un air de punk.

Dans une langue urbaine qui cadre bien avec les sentiments au masculin, la poésie parvient à se tracer un chemin jusqu'au cœur de la virilité. Dorénavant, la fuite de soi-même cédera la place aux départs constructeurs.