Paul-André Proulx


Littérature Québecoises


Trudel, Sylvain

La Mer de la Tranquillité
. Éd. Les Allusifs, 2006, 185 p.

La Mort de Dieu

L'Église a hérité de la mission du Christ, mais il faudrait reconnaître, selon Sylvain Trudel, qu'elle a lamentablement failli à la tâche. Comment se fait-il que l'existence humaine pose de plus en plus de questions à ceux qui vivent dans un espace marqué par deux mille ans de christianisme? A-t-on tu l'essentiel pour que tant de détresse se profile à l'horizon? En fait, Sylvain Trudel noue avec la philosophie en amenant sur la place publique la dynamique chrétienne vue à travers un Occident qui désespère de son Créateur.

Les bigotes de Jacques Brel crieront au discours blasphématoire, mais saint Augustin manifesterait plus de charité envers ces âmes en quête d'absolu. De tout temps, l'existence de Dieu a achoppé sur l'entendement humain. Sergio Kokis en a fait le sujet de son Maître de jeu, et Jean Bédard a présenté, dans Maître Eckhart et dans Nicolas de Cues, les déviances qui ont dénaturé le visage de Dieu. L'orgueilleuse Église devrait se sentir davantage interpeller par le désespoir de ses commettants. Chacun des personnages du recueil de nouvelles est en train de sombrer dans son " vaisseau négrier " à l'instar de celui d'Émile Nelligan. On ne répond pas aux SOS, à l'exception de quelques croyants qui se donnent bonne conscience en s'enguirlandant les mains d'un chapelet au lieu de les ouvrir vers autrui. La voix divine est étouffée par cette quincaillerie d'objets de piété. Faute d'être alimentée, la foi se cherche parfois une source chez les charlatans de l'au-delà ou se transforme en canard lunaire sur la mer de la Tranquillité.

Cette œuvre, annonciatrice de la mort du Créateur, ne peut être perçue comme des calembredaines, étant donné le nombre de suicides, de meurtres, de viols et de maladies transmises sexuellement. Avec une violence stylistique inouïe, l'auteur vomit, comme saint Marc, les tièdes paralysés par des valeurs toutes terrestres. Cet excellent portrait misanthropique, à l'image des purs et durs, rejoint ceux de Marie-Hélène Poitras dans La Mort de Mignonne et de Dominic Séguin dans Nous avons rendu les vaches folles.