Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Leclerc, Rachel

La Patience des fantômes. Éd. Boréal, 2011, 257 p.

Se donner une famille

Apollinaire a écrit qu’on « ne peut transporter avec soi le cadavre de son père. » Bernhard Schlink lui répond dans Le Liseur que « nous devons vivre » avec cet « héritage dont nous sommes marqués ». Quel fleuve renie son amont ? C’est la somme de ses affluents qui donne de la force à son débit.

Rachel Leclerc illustre cette dynamique et invite même tous ses personnages à « consolider leur bout de chaîne » pour que le navire tienne le cap sur un fleuve houleux. Drossé par les vents contraires qui se lèvent sans crier quai à bâbord ou à tribord, il doit naviguer entre de traîtres récifs et des bancs de sable qui menacent sa coque. À l’instar de l’ancêtre Joachin, à qui on a remis une montre pour avoir sauvé un bateau du naufrage, il faut bien conduire la barge pour que les écueils n’enrichissent pas impunément les marchands de cercueils,

La patience des fantômes familiaux est bien nécessaire pour que les nouveaux gabiers apprennent les manœuvres pour affronter les morts subites, les disparitions, les séparations, les maladies mortelles, les départs inopinés et les ravages de l’alcoolisme. Comment tenir son bateau à flot quand l’équipage est malmené par de mauvais haruspices ? C’est ce qu’évoque l’auteure en décrivant le cheminement d’une famille de Rimouski, qui se perd de vue, mais que le temps rassemble comme la vieille montre du grand-père rappelait l’horaire à suivre pour ne pas manquer le bateau même si les événements travaillent en sa défaveur.

Écrit avec une maîtrise consommée de l’art scriptural, ce roman poétique plonge au cœur d’une nature que l’on dénature en défigurant Rimouski pour mettre la ville sur la mappe, mais quand même une nature adossée à la mer, que ce soit le long de la Baie-des-Chaleurs ou de la Baie-de-James.

Cette histoire fait l’objet du roman de Richard, le petit-fils de Joachin. La maladie de sa nièce enceinte et atteinte d’un cancer l’a ramené au bercail pour lui prêter main forte pendant que son mari est à l’étranger. Ça boucle le cercle familial, mais, surtout, ça indique une valeur sûre pour triompher de l’adversité. Ce n’est pas une saga. Comme dans La Marche en forêt de Catherine Leroux, c’est la quête d’un clan, qui vise à se donner une famille.