Paul-André Proulx

Littérature Québecoises



Tremblay, Lise.

La Sœur de Judith.
Éd. du Boréal, 2007, 169 p.

Une époque charnière pour les femmes

L'éditeur précise sur la quatrième de couverture que Lise Tremblay trace, avec La Sœur de Judith, le tableau de la ruralité. Pourtant, Chicoutimi, qui sert de toile de fond au roman, n'est pas un village. L'auteure a plutôt écouté le glas qui a sonné, à l'aube des années 1970, la fin de la rectitude sociale en Occident. Comme Stéphane Venne, elle rappelle que c'était " le début d'un temps nouveau ", amorcé par Mai 68, le Printemps de Prague, la Crise d'octobre et les festivals de Woodstock et de l'île Wight.

Le Québec a salué ce vent de fraîcheur avec l'ouverture d'écoles polyvalentes et d'universités régionales. D'ailleurs, la jeune narratrice vit son dernier été avant qu'elle ne devienne une élève du cours secondaire. Le congé estival, riche en péripéties, accélère son initiation à l'univers des femmes. Son apprentissage passe par l'observation de ses aînées. Il n'est donc pas surprenant de la voir épier sa mère, les voisines et, surtout, la sœur de Judith, la nouvelle représentante de la gent féminine, qui espère accompagner, comme danseuse à gogo, Bruce et les Sultans, un groupe de chanteurs à la mode vers la fin des années 1960. Mais c'est des potinières qu'elle tirera les renseignements les plus pertinents sur la mission qui l'attend. Aiguillée vers le savoir par une mère frustrée de n'avoir pu enseigner, la jeune héroïne réalise qu'il n'est pas si facile de devenir une " femme libérée ". Déjà passionnée de lecture, elle amorce quand même son adolescence avec confiance. Comme pour Charles le téméraire d'Yves Beauchemin ou l'héroïne de L'Apprentissage de Madeleine Ouellette-Michalska, l'avenir s'annonce prometteur.

Lise Tremblay a brossé le portrait d'une époque pas si lointaine qui confinait les femmes à la vie privée. On leur interdisait l'espace public que l'on réservait à la gent masculine. Même le champ de l'enseignement leur échappait si elles étaient mariées. C'est avec une écriture dépouillée d'artifices et sur un ton décontracté que l'auteure a jeté un œil sur l'époque charnière qui a entrouvert ses portes aux filles d'Ève.