Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Bonhomme, Anne.

La Suppléante. Éd. Stanké, 2008, 260 p.

Enseigner aujourd’hui

Depuis une dizaine d’années, Fabienne Larouche réunit 700,000 personnes devant le petit écran avec l’émission Virginie, qui met en vedette une école montréalaise. Décriées de partout, les institutions scolaires n’en continuent pas moins d’intéresser tous et chacun pour y avoir usé quelques fonds de culottes. Sont-ce les plus belles années de la vie comme le laisse entendre le titre d’un récit d’Yvon Paré, qui y raconte sa dernière année passée dans une école élémentaire des années 1940 ?

Mathilde, la suppléante du roman d’Anne Bonhomme, ne peut partager son enthousiasme. Appelée en dernier recours à remplacer un professeur de musique, elle réalise vite qu’enseigner aujourd’hui n’est pas une sinécure. Les visages d’anges qui lui font face ne constituent pas une armada céleste. Les chérubins portent des cornes, dont ils aiguisent souvent les pointes sur elle. Le savoir doit se coltailler avec l’indiscipline, les parents qui surévaluent leur rejeton, les revendications syndicales et l’application de nouveaux programmes sensés faciliter un apprentissage que l’on évalue bien aléatoirement. Le bulletin ne reflète plus la maîtrise des connaissances, mais les aptitudes pour les acquérir. Comment saura-t-on si les enfants rois cachent leurs talents sous le boisseau ?

Mathilde est entrée dans une cage aux lions sans les armes nécessaires pour les dresser. La tâche est d’autant plus pénible qu’elle dispense un savoir trop secondaire pour que le directeur fasse accorder le piano et se permette d’octroyer un budget à une enseignante de passage. Passage qui s’échelonne sur une année presque entière. Quel défi pour une débutante dont l’intégration au milieu scolaire est laissée au petit hasard la chance ! Comment se procurera-t-elle du matériel didactique ou tout simplement des clefs ? Le personnel de soutien n’a pas que ça à faire de lui fournir le strict nécessaire pour enseigner. Et gare à elle, si elle déroge à son insu au code de vie de l’école qu’on n’a pas cru bon de lui remettre.

À ces petites misères s’ajoutent tous les dépits de sa vie privée. Abandonnée de son amant, elle doit de plus avaler le fiel de son licenciement du band dont elle faisait parti au moment où il commençait à nouer avec le succès. Ses échecs entament pas mal la confiance en soi. Heureusement, le beau Paul, le père de l’un de ses élèves, a le béguin pour elle. Encore là, est-il sage de s’engager dans une nouvelle relation avec un homme encore marié ?

Le canevas a servi à broder le portrait d’une « éduquante » oeuvrant au sein d’une école privée de prestige depuis qu’elle s’est adaptée à la société moderne avec les élucubrations d’une pédagogie ronflante qui se gargarise de néologismes et de beaux principes sans se préoccuper d’instruire les « s’éduquants ». Broder est un bien grand mot. L’écriture est loin d’être une fine dentelle. C’est plutôt un macramé en jute, respectueux cependant des normes grammaticales, mais qui ne tire pas avantage de la richesse de la langue française. L’auteure s’en tire tout de même avec honneur grâce au ton authentique et sans prétention ainsi qu’à l’armature solide de son roman, qui campe chacun des chapitres sous le titre d’une chanson québécoise convenant à son contenu. Bref, c’est un roman populaire exempt de la superficialité du genre.