Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Hage, Rawi.

Le Cafard. Éd. Alto, 2009, 389 p.

L'Hiver d'un exilé à Montréal

Rawi Hage est un Libanais bien établi à Montréal. La ville d'ailleurs sert de décor à son roman. On s'y reconnaît aisément. Les rues empruntées par les personnages nous sont familières et nous transportent dans un univers fréquenté par les immigrants, qui s'assemblent dans les bars de la Main Street, rue St-Laurent, pour fraterniser entre exilés. Les mots des uns adoucissent les maux des autres.


Des chroniqueurs ont comparé cette œuvre à celle de grands auteurs comme La Métamorphose de Kafka ou La Faim de Knut Hamsun. Le roman de Rawi Hage ressemble plutôt aux Contes des mille et une nuits. Comme Schéhérazade, le protagoniste se raconte des histoires pour ne pas s'enlever la vie. D'ailleurs, il a tenté de se pendre à un arbre, mais la branche n'était pas assez haute pour causer sa perte. Son geste lui a valu d'être interné pour troubles mentaux.

À sa sortie de l'hôpital, il fut soumis à un suivi par une psychologue. Obliger de se confesser ne fait pas partie du rituel de la culture du héros. Même si Geneviève, la psy, éprouve une grande empathie pour son cas, ce n'est pas suffisant pour délier la langue de son patient. Tout de même, elle réussit à lui arracher des bribes de sa vie, en particulier, à dénouer les liens qui l'unissent à sa famille. Si on a quitté un pays, ce n'est pas parce qu'on y était heureux. Et oublier ses malheurs permet de surnager, surtout quand la violence était au menu du quotidien.

Vivre dans un monde de fusillades oblige à se métamorphoser en coquerelle ou cafard, comme le précise le titre, pour se cacher de ses bourreaux que le roman décrit dans ce qu'ils ont de plus abject. Le héros est quand même curieux de les connaître pour mieux les combattre, voire de les suivre et de s'introduire dans leur domicile pour s'accaparer de ce qui pourrait l'aider à se venger de l'injustice dont il est victime. L'art de voler enrichit l'arsenal de celui qui veut profiter des armes de l'ennemi. Et si c'est un revolver, gare aux indésirables. Mais quand on n'a pas l'âme d'un tueur, on reste aussi vulnérable. Il faut du guts pour se glisser dans la peau d'un meurtrier.

Le roman s'attache à cet univers glauque qui confronte les exilés. On ne leur fait pas de quartier et, confinés à des logements miteux, il faut de la résilience pour affronter l'adversité qui attend ceux qui se sont choisi un pays d'adoption. L'auteur a réussi un bon coup en transplantant son décor à Montréal en hiver. Les rigueurs de la saison s'arriment bien aux états d'âme des personnages. La neige qui se durcit devient un traquenard pour les piétons autant que l'exil peut en être un pour les immigrants. La comparaison est fort judicieuse.

Le plus important de l'oeuvre, c'est l'attachement de l'auteur au profil psychologique de ses protagonistes. Il les montre dans toute leur vulnérabilité, voire dans leur folie pour se créer un monde et dans leurs mensonges pour éviter le couperet. Le roman évite la dichotomie religieuse. Avec aplomb, il décrit uniquement l'âme de gens qui tentent d'être heureux, d'aimer et d'être aimés où ils ont choisi de vivre avec une tuque, des mitaines et des combines.