Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Tremblay, Michel

Le Cahier noir. Éd. Leméac, 2003, 258 p.

La Jeune Serveuse naine

Avec cette œuvre, Michel Tremblay présente un autre personnage du Plateau Mont-Royal, le quartier de son enfance. On est en 1966 alors que Céline Poulin s'apprête à vivre des événements qui la transformeront.

C'est l'aînée d'une famille de trois enfants. À cause de l'alcoolisme maternel, elle est en quelque sorte la mère de ses sœurs. À vingt ans, elle réussit à obtenir un emploi de serveuse au Sélect, un restaurant de la rue Sainte Catherine, qui accueille, le jour, une clientèle d'étudiants et, le soir, la faune des travestis et des " guidounes " de la Main. À cause de son nanisme, elle est reconnaissante envers son patron pour la confiance qu'il lui a témoignée. Démolie par sa mère, elle trouve enfin l'occasion en or de se valoriser. Appréciée des clients, elle se voit même offrir la chance de toucher au théâtre en donnant la réplique à une étudiante, qui se prépare à une audition en fonction d'un rôle dans Les Troyennes d'Euripide. Elle accepte la proposition bien qu'elle doive jouer une Andromaque naine à côté d'une femme démesurée dans le rôle de la reine Hécube. Et, contre toute vraisemblance, la " waitrice " du Sélect est choisie afin de faire partie de la distribution au grand dam de sa mère. Cette offre compose la thèse présentée avec efficacité dans le premier volet du diptyque.

En antithèse, Céline élabore un plan machiavélique pour se venger de sa mère, qui ne s'est jamais gênée de lui rebattre les oreilles avec son handicap. Honteuse d'être la génitrice d'une naine, elle la manipule afin qu'elle vive en recluse. Devant sa mère, l'héroïne se sent comme les Troyennes condamnées à l'esclavage aux lendemains de la victoire grecque. Mais par le biais de son rôle au théâtre, elle est bien résolue à échapper au joug maternel. C'est toute cette dynamique qui anime le second volet. Ce n'est pas sans rappeler L'Accompagnatrice de Nina Berberova, qui présente aussi un personnage obligé de vivre dans l'ombre d'une cantatrice manipulatrice en tant que pianiste.

Le roman prend la forme d'un journal. L'héroïne se confie à son cahier noir afin de se soulager, sans pour autant réussir à se débarrasser des relations destructrices qu'elle entretient avec sa mère. L'auteur n'innove pas en présentant le salut par l'écriture. Par contre, il manifeste beaucoup de brio en construisant son oeuvre en parallèle avec Les Troyennes d'Euripide pour illustrer un problème qui reste d'actualité depuis l'antiquité. Quelle est la place faite aux femmes, surtout à celles dont le destin est défavorable? Que ce soit à cause de la guerre ou du nanisme, la dynamique du malheur reste la même. Elle brise la vie : la guerre vient chercher ceux qu'on aime, le nanisme réduit à la marginalité. Le plus grand don de Michel Tremblay, c'est de se glisser dans l'âme d'autrui pour en révéler toute la grandeur et toute la petitesse, toute la vulnérabilité et toute la force. Il confère ainsi une dignité et un caractère universel à tous les personnages qu'il tire des milieux glauques ou populaires.

Le Cahier noir évoque les difficultés de la différence à l'instar du Pont de la louve de Jean-François Beauchemin, qui souligne la marginalité enfantine provoquée par la disgrâce des oreilles décollées. L'écriture simple et allègre rend la lecture facile; ceux qui n'apprécient pas les particularités linguistiques québécoises risquent par contre de ronchonner.