Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Beaulieu, Alain

Le Festin de Salomé. Éd. Druide, 2014, 196 p.

Une Salomé en quête de têtes

Alain Beaulieu a relevé un défi de taille en écrivant l'histoire de l'homme moderne, qui vit sans point de repères pour jauger de la pertinence de ses décisions " en sachant qu'il n'y a pas de réponse définitive, que tout est toujours à recommencer, à inventer, à écrire ". Il risque de devenir " une éponge que [ses] sens [imbibent] d'images, de sons et d'odeurs sans signification ". Ce n'est certes pas le contenu qui se prête le mieux à la fiction. Mais en auteur aguerri qui maîtrise son art, Alain Beaulieu parvient à concrétiser son projet en s'inspirant du quotidien d'Alain, un simple travailleur qui habite la ville de Québec.

Un soir, en allant prendre un pot au Croissant d'or, il est entraîné par Naomie la barmaid vers un autre bar, soit le Graal. C'est le point de départ d'une quête impossible comme l'indique le nom de cet établissement. Une quête qui conduit à la perte des repères du héros. Son identité est mise à rudes épreuves à travers les expériences que lui impose cette femme d'ascendance autochtone, qui, sans le vouloir, poussera les enquêteurs Malone et Duvalier sur les traces de son acolyte.

Ce canevas sert à souligner le sort d'une humanité confrontée à la complexité de notre monde. Comment se reconnaît-on dans un univers mondialisé ? On en perd son latin, dit-on. Prend-on des vessies pour des lanternes ou ses fantasmes pour la réalité. ? Vivre pose un dilemme inextricable qui risque de transformer la vie en bourbier. Tout est toujours à réinventer. Et la difficulté s'accroît avec tous les possibles qui se présentent à une humanité en quête de vérité. Mais qui la détient ? Derrière cette humanité aux désarrois se cache aussi le dilemme de l'écrivain aux prises avec une trame qui doit faire surgir des personnages articulés autour d'un axe crédible. À lire ce roman, on comprend la vogue des psys. Et comme dirait les anciens, c'en est assez pour qu'une chatte perde ses petits. Ou pour faire plus littéraire, c'en est assez pour perdre la tête aux mains d'une Salomé des temps modernes.

En fait, Alain Beaulieu revisite avec brio le passage biblique de la décollation de la tête de Jean-Baptiste. Il emprunte la forme à plusieurs genres. Certains y verront une fable, d'autres un roman fantastique aux accents policiers et peut-être un roman burlesque avec un nain dont la coupe de cheveux ressemble à un pénis et une danseuse obèse qui offre en se dévoilant la tête sanguinolente de son partenaire. À bien y penser, la vie a aussi ses côtés loufoques, qui mettent en doute la peine de se connaître soi-même comme le recommandait Socrate en s'inspirant de la maxime triomphant au fronton du temple d'Apollon. Il faut dire que cette œuvre n'est pas d'une lecture aisée même si Alain Beaulieu s'astreint à ne pas méduser le lecteur par sa plume. Le seul ennui, c'est de suivre le cheminement d'un héros qui se bute toujours au même questionnement malgré le suspense sur le sort qui attend l'Alain du roman.

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