Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Agnant, Marie-Célie

Le Livre d'Emma.

Éd. du Remue-ménage, 2001, 167 p.

La Femme antillaise

La Dot de Sara nous a révélé cet auteur. Le Livre d'Emma vient confirmer son talent. Avec ce roman, elle donne une version féminine du film Amistad en détroussant la filière qui a façonné la femme antillaise.

Le propos se loge à l'enseigne d'un institut psychiatrique, où un médecin requiert les services de Flore, une interprète chargée de lui traduire les révélations d'Emma, une patiente antillaise accusée du meurtre de son enfant. Petit à petit, l'interprète porte à cette patiente de sa race une attention qui dépasse le cadre de ses exigences professionnelles. Elle tente par elle-même de découvrir ce qui a amené Emma à commettre un infanticide.


Pour y parvenir, elle remonte la filière de sa famille jusqu'à cette grand-mère bantoue qui fut arrachée à sa terre guinéenne pour être embarquée sur un négrier en partance pour les Antilles. Arrivée à destination, elle devient une esclave marquée au fer rouge par son propriétaire. Comme cette condition ne se limite pas aux travaux des champs, elle doit aussi participer à l'assouvissement des désirs des hommes, toutes couleurs confondues.


De génération en génération, les ancêtres d'Emma ont ingurgité à fortes doses la haine et le mépris. Dans un tel contexte, elles se sont forgé une âme d'humiliées qu'elles ont transmise à leurs descendantes. Il ne restait plus alors à l'héroïne qu'à se débarrasser de la fille qu'elle a mise au monde pour mettre fin à cette " malédiction du sang ". En fait, ce roman trace le portrait des femmes de sa famille, dont elle a voulu être la dernière à subir l'atavisme qui explique sa folie meurtrière.


La construction mécanique du roman est parfois agaçante parce que chaque chapitre réfère à une ancêtre de l'héroïne. Dans la seconde moitié du roman, Agnant poursuit de façon beaucoup plus liante. Au niveau de l'écriture, on croirait lire la copie d'une première de classe, qui fait tendre des mains moites et ployer des arbres sous le vent. Il n'en reste pas moins que c'est une réussite. Il se dégage une poésie qui englobe le roman dans une atmosphère tendue d'émotions. Bref, Marie-Célie Agnant, comme Dominique Bona et Maryse Condé, ajuste le regard que nous portons sur la femme antillaise.