Paul-André Proulx



Littérature Québecoises

Villeneuve, Marie-Paule.

L’Enfant cigarier.
Éd. VLB, 1999, 407 p.

L’Histoire de la syndicalisation

« Une jobe steady...Pis un bon boss ! Y'a qu'ça de vrai ! Lés Zunions ? ...Qu'osse ça donne... », proclamait ironiquement Yvon Deschamps. Avec ce roman, on comprend mieux la nécessité de la syndicalisation afin que les femmes bénéficient de l’équité salariale et que les enfants ne soient pas exploités par un patronat uniquement soucieux de la rentabilité des entreprises. Nous trouvons honteux que plusieurs d’entre elles opèrent à partir de pays en émergence afin de profiter d’une main d’œuvre bon marché, composée en grande partie d’enfants obligés de travailler pour subvenir aux besoins de leur famille. Les entreprises canadiennes et états-uniennes ont tiré avantage de cette situation jusqu’au vingtième siècle. En 1893, c’était une pratique courante au Québec d’embaucher des enfants qu’on liait par contrat à des fabriques, où l’on ne se gênait pas de les rosser ou de leur imposer des amendes, qui excédaient ce qu’ils gagnaient. Autrement dit, certains payaient pour travailler.

C’est l’aventure de Jos, un garçon de neuf ans de Sherbrooke, qui s’est sauvé de la Queen Cigar Factory en lui devant 15 cents. La Police ne prit pas grand temps de le remmener afin qu’il respecte son engagement contractuel. Comme dans Germinal de Zola, le livre fétiche du petit héros, la pauvreté est le lot de la classe ouvrière que l’Église encourage à la soumission pour le plus grand plaisir du patronat juif ou protestant. Jos, obligé à l’analphabétisme pour aider sa famille, n’est pas pour autant inconscient de sa situation. C’est pour améliorer son sort qu’il vient rejoindre son père à Montréal, où les salaires sont supérieurs à ceux consentis dans son patelin.

Grâce à un compagnon de la fabrique, où il exerce le métier de rouleur de cigares, il s’initie à la syndicalisation comme moyen de revendiquer de meilleures conditions de travail. Conquis à cette idée, il se rend à Chicago, où il se fait le propagandiste de l’idéal de Samuel Gompers, fondateur de l'American Federation of Labor. Soutenu par l'humaniste Jane Addams, qui lui ouvre les portes prestigieuses du Hull House, il peut manoeuvrer plus facilement afin que les employés de l’industrie cigarière se syndicalisent. Mais l’appât du gain décide son employeur de fermer boutique pour s’installer à Tampa, où il peut bénéficier du bassin d’une main d’œuvre cubaine mal rémunérée. L’ayant suivi en Floride, il lui est plus difficile d’y œuvrer. Les Cubains sont plus intéressés à gratifier de leurs deniers les rebelles, qui travaillent à libérer leur pays du joug espagnol.

L’auteure rend compte des premiers pas des syndicats que d’aucuns ne voyaient comme leur planche de salut, tel que le montre aussi Jocelyne Saucier dans Jeanne sur les routes. Son héros ne mène pas un combat idéologique à tous crins même s’il a lu Marx après avoir enfin réussi à se scolariser. C’est un personnage engagé socialement, sans être un gauchiste grincheux. Il jouit plutôt d’un esprit ouvert sur le monde. Marié à une Cubaine, il se sent étranger parmi les étrangers, mais il n’en tient pas moins en horreur l’esprit de clocher, qui, au nom de la sainte religion, bannit les « juifs impies » ou les prostituées comme sa sœur. En filigrane, le roman prône le rapprochement entre les riches et les pauvres, les hommes et les femmes et entre les différentes dénominations religieuses. En somme, il préconise un pays sans ornières.

La narration est à la hauteur de cet ambitieux projet d’écriture. La diégèse est un parcours événementiel des années 1890, vécu par un enfant sidéré par l’Exposition universelle tenue à Chicago et par l’apparition du téléphone et de la voiture. Malgré ses 400 pages, le roman paraît très court grâce au don de conteuse de Marie-Paule Villeneuve. La narration expéditive de la fin du X1Xe siècle donne une œuvre plutôt apparentée au résumé malgré sa longueur. Il aurait été préférable de restreindre la donne au profit de l’approfondissement du volet social et psychologique. Bref, ce beau roman historique suit une veine populaire sans succomber au piège de l’apitoiement.