Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Mistral, Christian.

Léon, Coco et Mulligan. Éd. du Boréal, 2007, 144 p.

La Fraternité des submergés

Après avoir bourlingué en vain aux États-Unis pour dénicher le nid où écrire un roman, le héros Léon se rabat sur le Carré Saint-Louis. Comme dans En attendant Godot, il attend la symbiose avec la faune qui se rassemble autour de la fontaine de ce fameux square du centre-ville de Montréal pour tracer un premier trait.

Peine perdue malgré ce lieu propice à l'écriture et les appuis tacites de son vieux mentor spirituel, un schizophrène qu'il emmène partout dans ses pérégrinations ! L'écrivain de trente ans laisse filer les heures en observant les paumés du parc, tout en s'occupant le reste du temps du vieil homme qu'il a pris sous son aile. Le roman trace en fait le quotidien de ce couple dépareillé, qui existe grâce à la grande bonté de Léon. On pourrait croire qu'il s'agit d'un tandem d'homosexuels. Il n'en est rien. Le héros à l'âme d'une sœur Térésa, qui manifeste de la commisération pour les perdants à la loterie de la vie, en particulier pour les malades mentaux comme Coco, qui rappelle Nelligan en récitant toujours les mêmes vers d'un certain Mulligan.

La philanthropie s'accroît d'année en année. Alain Ulysse Tremblay dans La Valse des bâtards et Stanley Péan dans Autochtones la nuit se scandalisent devant toute la détresse des loqueteux qui hantent les endroits publics. Le tableau un brin misérabiliste qu'ils ont peint est malheureusement dessiné à gros traits. Quant à Christian Mistral, il ne porte pas de jugements de valeur sur cette faune. Il consacre un court chapitre à chaque spécimen qui a frappé son imagination. Il lui fait faire trois petits tours, puis passe au suivant. Ce roman fait ressortir l'ampleur de la confrérie de la désolation. C'est en quelque sorte un sondage qui se veut objectif des malheurs d'autrui, y compris de ceux de Coco. Bref, le vieil homme est le fil conducteur de ce roman, qui se coupe tragiquement au Carré Saint-Louis quand le héros apprend à son comparse qu'il s'apprête à quitter Montréal pour les cieux plus inspirants de l'Oregon et de la proximité de la mer.

Cette œuvre annonce un naufrage appréhendé dans l'océan trompeur de la vie, mais l'écriture déphasée, quoique châtiée, ne nous convainc pas de la profondeur du gouffre devant lequel se trouvent les protagonistes. En recourant à une narration à la troisième personne, l'auteur a cependant évité le lyrisme qui aurait attiré notre pitié sur son duo marqué non pas par l'amitié mais par leur appartenance à la fraternité des êtres incapables d'emprunter la voie de l'émergence. Sur ce genre de relations entre un trentenaire et un vieux, Michel Vézina s'est montré beaucoup plus percutant avec Asphalte et Vodka.