Paul-André Proulx

Littérature Québecoises


Mavrikakis, Catherine.

Les Derniers Jours de Smokey Nelson. Éd. Héliotrope, 2011, 304 p.

La Peine de mort aux États-Unis

Catherine Mavrikakis est née à Chicago en 1961 d'une mère française et d'un père grec élevé en Algérie. Depuis belle lurette, elle vit au Québec, où elle est devenue l'une de nos meilleurs auteurs. Avec son dernier roman, Les Derniers jours de Smokey Nelson, elle aborde la thématique de la peine de mort en vigueur dans 34 états américains. Comme son pays d'origine est devenu son champ d'exploration, l'auteure examine cette situation brûlante d'actualité.

Apparenté à De Sang froid de Truman Capote, le roman s'attarde aux derniers jours de Smokey Nelson, un noir de 19 ans, qui a décimé une famille de deux enfants dans une chambre d'un motel d'Atlanta. Reconnu coupable, il attend depuis 20 ans l'exécution de sa sentence. L'auteure déborde le sujet pour englober ceux qui, de près ou de loin, sont reliés à cet incident tragique. À tour de rôle, chacun des personnages raconte comment le massacre de l'assassin le concerne.

D'abord apparaît Pearl Watanabe, qui découvre les corps dans le motel où elle travaillait. Elle croit qu'elle oubliera ce drame si elle retourne vivre à Hawaï, son état natal. Mais 20 ans plus tard, le temps la rattrape quand elle se rend à Chattanooga au Tennessee pour répondre à l'invitation de sa fille. Son séjour coïncide avec le jour de la mort de Nelson. Des souvenirs troublants ressurgissent d'autant plus qu'elle avait rencontré le meurtrier dans le parking du motel. Elle l'avait même trouvé charmant. Comment se débarrasse-t-on de ce rappel historique quand un cœur a battu pour un meurtrier ? C'est un fardeau dur à porter autant que ce l'était pour Staret Zossima dans Les Frères Karamazov. Et aimer un noir, c'est presque honteux en Géorgie. Mais à Hawaï, les sangs-mêlés, comme Obama, passent plutôt inaperçus. Pearl, elle-même, est née d'un père japonais, qui a tenu à ce que sa fille efface par son prénom les stigmates de Pearl Harbor.

Pearl peut cependant se consoler d'avoir évité la peine de mort à Sydney Blanchard, un noir de la Nouvelle Orléans, qui fut emprisonné quelque temps avant qu'elle n'identifie Nelson comme auteur du crime. Vingt ans plus tard, il revient de Seattle après s'être recueilli sur la tombe de son idole Jimi Hendrix. Du même âge que le meurtrier, il ne peut oublier d'y avoir été associé. La poisse lui colle à la peau. Ses rêves se dissipent comme les nuages sous l'action du vent. Peut-il être noir et devenir un Jimi Hendrix même si le talent est complice de l'objectif ? Peut-il aspirer au bonheur quand, de plus, sa ville a été emportée par l'ouragan Katrina. Et pourtant il ne s'imagine pas ailleurs qu'à la Nouvelle-Orléans. À travers lui, l'auteure trace le sort des noirs, impuissants devant une nature et une culture qui les anéantissent.

Et quand on est le père de la mère de cette famille abattue froidement, que fait-on ? Il reste les consolations de la foi en un Dieu aux voies impénétrables. Comment se résigne-t-on quand la loi du talion crie vengeance ?

Il reste Smokey Nelson. Qu'a-t-il à dire pour se justifier ? Rien. Il attend la mort avec résignation, voire même avec plaisir. Ce sera la fin de son cauchemar. " Un vrai bonheur ! " Passer vingt ans derrière les barreaux est un calvaire pour lui et pour ceux qui l'ont côtoyé. Et c'est encore pire quand on est la sœur d'un homme qu'on aime malgré tout.

En somme, l'auteure raconte comment la vie américaine coupe la population de l'historicité que les individus voudraient se donner. Le racisme, la violence, la pauvreté, l'économie et la religion les empêche de s'accomplir entièrement. Seule la fille de Pearl croit encore béatement au rêve américain.

Ce roman frise la perfection. Bien ficelé, il raconte comment la vie peut être pénible même si la bonté sommeille dans le cœur des Américains. Cependant il aurait fallu que le profil psychologique de Smokey Nelson accorde plus d'importance à l'amont de sa personnalité.