Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Martel, Yann.

Les Hautes Montagnes du Portugal. Éd. XYZ, 2016, 344 p.

L'Évangile, le premier polar de l'Histoire .

En entrevue, Yann Martel déclarait que l'Évangile était le premier polar de l'Histoire. Voire même que dans son dernier roman, il compare Agatha Christie à un Dieu qui aurait envoyé son messie Hercule Poirot pour redonner espoir à tous les peuples atterrés par la mort. La grande faucheuse ne doit pas gagner le match de la vie. Comme l'écrivait Daniel-Rops : " Mort, où est ta victoire ? "

L'auteur aborde à travers cette comparaison, et d'autres aussi comme la première automobile, le monde de la foi. Une foi fuyant les couloirs étroits des religions qui astreignent la croyance à des signes extérieurs. Ses personnages franchissent les frontières des réseaux noyautés par la hiérarchie pour déboucher sur une véritable salvation pour l'humanité en quête d'un bonheur qu'elle attache trop souvent à l'unique plaisir de la possession, du pouvoir ou du farniente. Pourtant " malgré les tragédies de la vie, le monde peut être encore un endroit décent " favorisant l'atteinte d'un idéal de vie se situant dans une trajectoire verticale, entraînant au passage tous et chacun. Et comme le chantait Gilles Vigneault : " Tous les humains sont de ma race. "

Yann Martel mise sur les liens avec autrui pour atteindre cet objectif. Et curieusement, c'est la mort qui propulse ses personnages vers la conquête d'un sens à la vie. Le deuil n'est pas synonyme d'une perte. Rien ne se perd. Le cheminement se poursuit en dépit de toutes les contraintes qu'impose la vie en deçà de la technologie devant sensément faciliter les rapprochements. Le roman ridiculise même les gadgets soi-disant libérateurs du joug humain. Ils éloignent plutôt comme on le voit dans le premier récit du roman intitulé Sans-abri. Le héros Tomàs cherche un crucifix qui va révolutionner le monde en se rendant en auto dans les hautes montagnes du Portugal. Son véhicule terrifie la population des villages qu'il traverse. En 1904, la voiture effrayait trop pour abolir la distance entre les personnes. Il est condamné à coucher dans son véhicule brinquebalant. Personne ne veut l'accueillir.

Les animaux ne pourraient-ils pas être des modèles pour le genre humain ? Ils sont insensibles aux changements technologiques. Leur simplicité les attache au présent qu'ils tentent de tourner à leur avantage. Le troisième récit est une incitation à marcher dans leurs traces. Le héros, un sénateur du gouvernement canadien, adopte un chimpanzé qu'il réussit à emmener au Portugal. Délaissant sa prestigieuse fonction, il veut s'établir dans la région natale de ses parents. Encore la quête du salut que l'on oriente vers les siens. On ne sauve pas seul. Comme dans une équipe de foot, c'est ensemble que l'on remporte la victoire, voire avec le support des spectateurs qui crient leurs encouragements comme le démontre le troisième récit.

En somme, le roman trace le sentier du bonheur qui traverse le monde de la foi. Une foi païenne qui ne loge dans aucune Église, mais qui transporte les montagnes ou mènent à la montagne. Dans ce roman, ce sont celles du nord du Portugal du haut desquelles on peut voir le rhinocéros ibérique. Il faut grimper à leur sommet pour jouir d'un horizon plus large.

Ce roman n'est pas le sermon sur la montagne. Les personnages ont traversé une vallée de larmes avant de se trouver bienheureux. L'auteur accompagne leur course à obstacles non sans humour. Mais son excellence se manifeste dans la structure qui abrite, sous un même toit, les époques différentes de trois récits, qui convergent tous vers Tuizelo dans le parc national de Montesinho au Portugal. Avec ce roman, Yann Martel s'attache de nouveau à sa thématique : les rapports avec Dieu, les hommes et les animaux.