Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Poulin, Jacques

L'Homme de la Saskatchewan. Leméac, 2011, 128 p.

À la défense du français

La tendance au Québec vise l'anglicisation, même au sein du gouvernement de la province. On a choisi un unilingue anglais au conseil d'administration d'Hydro Québec. La Banque nationale, seul fleuron francophone parmi les institutions bancaires, s'est donné un directeur unilingue anglais. Et le club de hockey des Canadiens de Montréal s'est débarrassé de son entraîneur bilingue pour le remplacer par un anglophone unilingue. Jadis, les francophones projetaient sur les joueurs leur fierté de véhiculer la culture française. " Quand bien même tous les chiens du Québec japperaient ", comme l'écrit l'auteur en citant les paroles prononcées en 1885 par le Premier ministre John A. MacDonald, la situation s'accentue à un rythme effarant à Montréal.

C'est dans cette foulée que le Beauceron Jacques Poulin marque le pas avec son roman attaché à un jeune homme de la Saskatchewan, Isidore Dumont, devenu le gardien de but des Canadiens de Montréal. L'auteur renoue ainsi avec son roman précédent, qui soulignait l'apport des frères Richard, (Maurice et Henri), de célèbres hockeyeurs en qui on voyait les artisans de la force des francophones. Cette fois-ci, l'auteur élargit le cadre de la francophonie en l'étendant jusqu'aux provinces de l'Ouest, en l'occurrence la Saskatchewan, explorée au début de la colonie par des Français. L'exploration de l'ouest canadien a conduit au métissage des Amérindiens. Il en est résulté des communautés de métis francophones, qui ont fondé des villages que la milice s'est empressée de décimer par les armes, voire de pendre leur chef Louis Riel.

Isidore Dumont, le sujet du roman, est un descendant des habitants de Batoche, dont on a tué l'ancêtre pour son appartenance à la minorité métis. Par courrier, le jeune hockeyeur s'adresse à Jack Waterman pour écrire sa biographie. Comme matériel de base, il lui envoie des cassettes. Il y raconte son rêve de jouer à Montréal. Au-delà de cet objectif, il se révèle un jeune marqué par l'histoire de son peuple, dont il voudrait venger la répression subie par les colonisateurs anglais.

Son nationalisme, connu dans les milieux sportifs, ennuie les dirigeants de la Ligue nationale. On mandate des sbires pour kidnapper l'auteur avant qu'il n'envoie son manuscrit à l'éditeur. Mal leur en pris. Ce dernier avait demandé à son petit frère Francis d'être son nègre, trop occupé qu'il était à écrire son prochain roman. En plus de sa nouvelle tâche, le cadet se sent obligé de débusquer les kidnappeurs, dont il devine l'identité pour avoir vu deux individus louches dans la tour que les Waterman habitent à Québec. La recherche lui semble facile parce que l'un d'eux ressemble à Mag Dog Vachon. Pour son enquête, il reçoit l'aide de la Grande Sauterelle, la Montagnaise de retour au Québec après sa traversée de l'Amérique avec Jack dans Volkswagen Blues.

Il s'agit d'un thriller nationaliste, qui se porte à la défense du français au Québec, voire en Amérique. Une langue que l'on devrait respecter au Centre Bell en chantant l'hymne national uniquement en français. En fait, l'auteur s'immisce dans la querelle linguistique touchant l'avenir de notre langue dans les sports.

Même si Jacques Poulin est un miniaturiste, les éléments romanesques sont fort nombreux. Ses projets d'écriture englobent tout ce qu'il a écrit. Il traîne ses personnages comme une chatte ses petits. On les retrouve avec bonheur d'une œuvre à l'autre. Ça donne l'impression de lire une suite, mais dynamisée par l'angle du sujet abordé, en l'occurrence, dans L'Homme de la Saskatchewan, le fait français en Amérique du Nord.

Chaque œuvre creuse un peu plus la personnalité de l'unique héros en fait, le romancier Jack Waterman. Qui est-il ? La réponse est de plus en plus claire si l'on comprend qu'il se cache dans tous les personnages. Avec ce roman, il manifeste son nationalisme à travers un jeune hockeyeur, en plus de projeter sur la Grande Sauterelle son désir de liberté, d'espace et de départs comme Jack Kerouac. C'est en quoi l'œuvre de notre Beauceron se démarque par son américanité. Derrière ces personnages forts se profile aussi l'incertitude du frère aîné à travers " le petit frère ", un homme en mal d'assurance, surtout depuis qu'il a subi une orchidectomie. Ce n'est pas l'ablation d'un testicule qui va l'empêcher de lorgner les longues cuisses de la Montagnaise. Et de la cuisse à la coupe, il n'y a qu'un pas, disons une main pour atteindre le vase débordant de concupiscence. Fait rare chez le pudique Poulin, qui ne consent à ses personnages que des libidos de carême.

Ce " texticule " de 120 pages est d'une grande richesse. L'auteur y a même introduit un cours magistral d'écriture, tout en s'inspirant des bons écrivains, en particulier d'Ernest Hemingway, dont il cite les meilleurs passages sur l'art d'écrire. Bref, amour de la langue, amour de l'écriture, amour de la vie, amour tout court se côtoient en toute amabilité.