Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Beaulieu, Alain

L'Interrogatoire de Salim Belfakir.

Éd. Druide, 2016, 296 p.
Famille, je vous aime

Contrairement à André Gide, Alain Beaulieu crie " Famille, je vous aime. " Avec ce roman, il jette un regard attendrissant sur ce que deviennent les relations avec autrui. Les couples connaissent de vastes cassations, les géniteurs se cachent de leur progéniture derrière le mur du silence, sans compter ceux qui créent des orphelins à leur insu.


L'auteur a rassemblé ses personnages sous l'étiquette de la séparation. Curieusement, ce ne sont pas des amours mortes qui en sont nécessairement la cause. L'amour existe encore. Ce sont les circonstances de la vie qui ont démagnétisé la boussole qui servait à maintenir le cap familial. La profession du policier Julien Foch le tient à l'écart du foyer, et le marin marocain profite d'une escale à Saint-Malo pour se payer une incartade sexuelle non protégée. Les rejetons doivent gérer cette absence pour garder leur équilibre. Irène, la fille du policier, espère le conserver en rompant tout lien avec son père divorcé, et Salim Belfakir, au contraire, voudrait connaître l'auteur de ses jours.

Ce dernier est au cœur du roman. Âgé de 19 ans, il est considéré comme un beur né de mère malouine. En fait, il est boulanger dans le commerce maternel. Il mène une vie tranquille, visitant parfois sa demi-sœur à Rennes où elle étudie. D'une visite, il n'est jamais revenu. On a découvert son corps sans vie dans une chambre d'hôtel. Suicide, meurtre, toutes les hypothèses sont plausibles. Finalement, on en conclut à une mort naturelle pour insuffisance cardiaque. Mais ce n'est pas la prétention d'un avocat qui confie à sa secrétaire Éliane Cohen la vérification des allégations au dossier. Oh surprise, un policier affecté à l'enquête sur la mort de Salim se retrouve à Cap-Santé près de Québec, où il habite une maison bleue en bordure du fleuve Saint-Laurent. Éliane vient de comprendre qu'elle détient la clé de l'énigme, mais encore faut-il connaître le code de la serrure pour ouvrir la porte du mystère.

Même si l'auteur a planifié les péripéties de son roman sur une trame policière, il n'en creuse pas moins la personnalité de ses personnages en les incarnant dans un décor vivant. Qu'il transporte le lecteur de Saint-Malo à Rennes en passant par le Québec via le Maroc, il rive la réalité à une aire géographique qui ne détourne jamais l'attention de l'enjeu premier. Une mort centripète qui réfère aux milliers de petites morts que causent les distances entre autrui. En fait, Alain Beaulieu renvoie tout un chacun à son devoir de rapprochement filial pour se sentir bien dans sa peau, autant les hommes que les femmes qui se réapproprient leur corps dans cet univers romanesque.

La structure copie la distance entre chacun. Chaque chapitre est dévolu à un seul personnage qui se débat avec ses démons. Et la décision lui appartient d'emprunter la voie qui le guérira. En entendant le dénouement, on trépigne d'impatience. L'auteur est parcimonieux avec les éléments de son thriller qu'il a construit avec art. Et l'écriture n'est pas en reste. C'est un modèle pour les écrivains en herbe.