Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Blouin, Lise.

L'Or des fous.
Éd. Triptyque, 2004, 260 p.

Violence et Inceste au sein des familles

La violence et les abus sexuels dont sont victimes les enfants nourrissent les manchettes des journaux et inspirent écrivains et cinéastes. Paul Arcand a tourné Les Voleurs d'enfance qui a connu un succès retentissant, et le film Aurore a joui de la même popularité. Plusieurs romans signalent aussi la situation. Déjà en 1962, Claire Martin dénonçait la violence paternelle dans Un gant de fer et Jean-Paul Roger se révoltait contre la pédophilie de son père dans L'Inévitable. Lise Blouin leur a emboîté le pas avec L'Or des fous.

Dans le décor d'un village minier, on découvre une famille de cinq enfants vivant sous la férule d'un père incestueux, qui répète, pour deux de ses rejetons, les mauvais traitements dont lui-même fut victime pendant sa propre enfance. Il ne restreint aucunement ses actes punitifs : le corps du garçon porte la marque de blessures indélébile, et la fillette subit même une fracture de la clavicule. Sa conduite engendre un climat familial insupportable auquel les victimes tentent d'échapper grâce à leur imaginaire. Profitant d'une mine désaffectée, les deux enfants adoucissent leurs tourments en s'adonnant avec passion à la minéralogie. Ils collectionnent les pierres et, en particulier, la pyrite de fer que l'auteure définit comme l'or des fous. Le grenier se transforme ainsi en musée, où chaque spécimen est identifié grâce à la patience du garçon qui consulte tout ce qu'offre la bibliothèque de l'école sur le sujet. Cet intérêt dépasse largement les plaisirs du savoir. Les connaissances acquises servent à défier le silence qui entourait à l'époque les sévices et l'inceste perpétrés au sein des familles. Les deux enfants se forgent un langage codé à partir de la particularité des pierres pour désigner ce qui leur arrive. Ils rebaptisent leur père du nom de Plutonique, une roche très dure, et leur mère Serpentinite, une roche friable. Reproches déguisés pour condamner la faiblesse de l'un devant la fureur de l'autre.

La narratrice est l'héroïne vieillissante qui évoque le calvaire qu'elle a subi. Son exercice de mémoire est traduit par une écriture dense, fiable, sans débordements mélodramatiques. L'auteure a pris la précaution de recourir à une allégorie minéralogique pour feutrer l'animosité de ses victimes.

Le portrait est apparemment peint avec une plume ébréchée. Molie écrit sans points ni virgules, et Pavel ne se tourmente pas à cause de son style. Et pourtant le roman a de la gueule. Les jeunes lecteurs s'en amuseront beaucoup. L'œuvre leur est affectueusement destinée. Sa lecture sera pour eux un bon exercice d'autodérision.