Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Thuy, Kim.

Mãn.
Éd. Libre Expression, 2013, 145 p.

La Femme en elle

Avec ce roman, on nage en plein bonheur. Un bonheur acquis douloureusement. Kim Thúy est un bulbe qui donne, en dépit de l'adversité, le plus beau fruit d'amour. C'est une femme mignonne et ricaneuse. Tous les Québécois l'ont vue à la télévision. Qui ne voudrait pas la serrer dans ses bras ?

Mãn reflète ce que l'auteure donne comme impression. Entre la fiction et elle, le seuil semble facile à franchir. Son précédent roman précisait comment elle avait survécu au boat people au milieu de la population de Granby, qui l'avait adoptée comme sienne. Cette fois-ci, Kim Thúy indique comment elle est devenue mãn (comblée) comme femme malgré les aléas de la vie.

Son héroïne est une Vietnamienne venue au Québec à l'âge adulte. Elle emmène avec elle un lourd bagage de belligérance. Après avoir connu trois mères à Saigon, elle s'est retrouvée au nord dans un camp communiste pour apprendre à déloger le colonisateur français, qui faisait dire aux enfants : " Nos ancêtres les Gaulois. " Heureusement que le ridicule ne tue pas. Ce fut une période difficile pendant laquelle il fallait taire son identité pour ne pas subir les foudres du Viêt-Cong, le front de libération du Sud. L'héroïne a échappé à cette guerre civile en atterrissant à Montréal. Sans papier, elle put faire légaliser sa situation pour, finalement, marier un compatriote restaurateur de qui elle eut deux enfants.

Cette trame soutient les dédales de l'amour. Et il n'est pas facile de trouver son chemin dans le labyrinthe d'Éros. Admirative devant le beau Luc, un Parisien qu'elle a connu lors d'un voyage, l'héroïne entretient une correspondance qui transforme sa vie en combat amoureux. Un combat empreint de sensualité, qui lui fait découvrir le chemin de la femme en elle. Un chemin tortueux, où elle se laisse guider par l'expérience de sa mère, une femme éprise jadis d'un soldat du Nord, l'ennemi quand on habite le Sud. Elle est soutenue aussi par la culture vietnamienne, qui privilégie la famille. Le bonheur en dépend. L'amour des siens doit primer avant les appels intempestifs d'Éros.

Cette histoire se déroule sur une toile gastronomique. Tous les sens sont invités au banquet de l'amour. L'amour d'une table bien dressée qui fait saliver les convives. Une table rehaussée de fleurs exotiques. C'est en somme le festival de tous les sens appelés à s'ouvrir à tous les plaisirs. Voilà, le bonheur total. Voilà la manière d'être mãn.

Court roman positif écrit avec beaucoup de soin. Mais c'est un roman décousu dans lequel se bousculent les souvenirs aux portiques, chacun identifié par un mot vietnamien, affichant sa traduction française. On entre dans ce temple consacré à l'intimité en se laissant porter par la poésie, mais aussi par deux autres amours comme l'a chantés Joséphine Baker : le pays d'origine et le Québec.