Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Férandon, Max.

Monsieur Ho. Éd. Mémoire d'encrier, 2016, 199 p.

L'Aventure d'une famille bretonne au Canada

On ne connaît de la Chine que peu de choses en fait. On connaît le boom économique qui a mis le pays sur la mappe. Les jeux Olympiques de Pékin ont révélé la face glorieuse de la nouvelle star. Par contre, Max Férandon, un auteur d'origine française vivant au Québec depuis fort longtemps, s'est appliqué à dévoiler la face sombre de la Babylone contemporaine à travers Monsieur Ho, un commissaire mandaté pour recenser la population du Soleil Levant. Comme elle s'élève à 1 milliard, 373,000 millions d'habitants, la tâche s'annonce monumentale.


Monsieur Ho est un homme de la Révolution culturelle de la Chine de Mao, qui a dispersé la population aux quatre coins cardinaux du pays pour mettre au rancart le surplus humanitaire qui entravait l'utopie de ce visionnaire trop illuminé. La déportation a souvent servi les conquérants. On a regroupé des populations sur des territoires plus vastes que celui que l'on voulait développer en leur promettant de les aider. Quarante ans plus tard, elles attendent toujours les subsides gouvernementaux. Ainsi le recenseur de l'État s'est retrouvé devant des Chinois ignorant leur origine. On a procédé comme au Canada, qui a oublié lui aussi un contingentement d'autochtones qu'il a largué sur la Terre-de-Baffin dans l'extrême nord du pays sans mentionner le nom de l'expéditeur.

C'est dans un train brinquebalant que Monsieur Ho parcourt le pays en suscitant la curiosité partout où il s'arrête avec ses acolytes. Il est reçu avec une déférence dosée de crainte et d'espoir. Enfin, Deng Xiaoping s'apprête-t-il à combler leurs manques ? Après avoir traversé la clinquante Shangaï, il visite une prison où il se doit de recenser ceux qui y sont incarcérés aléatoirement. Répondre aux critères idéologiques entraîne des purges injustifiées. Comme les prisonniers sont des Chinois, il dénombre cette population carcérale. Plus loin, le train est stoppé par des hommes oubliés par les services sociaux qui leur ont ordonné de planter des arbres au milieu de nulle part. Il faut occuper son monde. Après une entente, le train file vers la Mongolie jusqu'à la fin de la voie ferrée construite pour déporter les indésirables parce qu'ils ont créé une surpopulation difficile à desservir. Du même coup, on fomente l'illusion d'une habitation qui s'étend à la grandeur du pays afin de décourager ceux qui voudraient empiéter sur les terres de la Chine.

Derrière ce recensement se cache le but ultime de Monsieur Ho, soit celui de s'allier à son père jadis kidnappé par les Gardes rouges pour peupler tout le territoire. Coupé de son géniteur, il attendait que se réalise la promesse qu'il lui avait faite en le quittant : " Je viendrai te rechercher. " C'est le fils qui va maintenant à sa rencontre grâce à un chef d'une gare désaffectée duquel il apprend que les corps des premiers colons décédés ont été enterrés sous les rails afin de faciliter le passage des trains qui circulaient, il y a des décennies, sur des voies ferrées mal ou pas entretenues. Monsieur Ho saisit le silence de son père. Pour lui, il veut poursuivre son recensement afin de démontrer l'ampleur d'un déracinement insensé.

Avec un certain humour, l'auteur se fait un brin délateur d'une ère peu glorieuse de la Chine. Ses personnages participent tous à cette campagne visant à dépoussiérer les souvenirs avant qu'ils ne prennent le chemin des oubliettes. Max Férandon décrit fort élégamment comment un pays s'est pris pour se doter d'une auréole confectionnée à partir de la mort de ceux que l'on n'a pas trucidés mais dont on s'est servi pour se dépêtrer d'un enjeu à priori impossible.