Paul-André Proulx

Littérature Québecoises



Trottier, Yves.

Nevada est mort. Éd. Hurtubise, 2010, 317 p.

Boxeur de père en fils

Rocky Surprenant se sent incapable d’assumer la vocation pugilistique de son père et de son grand-père. N’est pas boxeur qui veut. C’est une question de pif. Si le moindre coup ouvre les vannes de l’hémoglobine, il faut éviter de se présenter comme punching bag, surtout que le héros a déjà le cœur saignant depuis que son fils Nevada s’est noyé dans une rivière. Comme il lui est difficile de panser sa plaie, il n’est pas intéressé à se délester de son sang sur un ring.

En lieu et acte, il met son talent de mathématicien au service de l’entreprise familiale dirigée par son beau-frère, un exportateur de fumier. Son emploi n’est pas assez accaparant pour assumer son deuil avec sérénité. Il lui faut un défi à la portée de son dynamisme. C’est alors qu’il égrène ses nuits devant son ordinateur en trompant son mal de vivre avec des jeux électroniques. Sa nouvelle passion développe une addiction qui, loin de soulager « la brûlure à l’âme qui ne guérit pas », aggrave sa situation. Situation qui entraîne l’érosion de son couple.

Son supplice n’échappe pas à Jesus Chavez, un ami d’enfance, qui refait surface après quatorze ans. Comme c’est un oiseau migrateur, il lui propose de le suivre dans ses pérégrinations. Le tandem met le cap sur le désert des Majaves, où domine la capitale mondiale du jeu. Las Vegas n’est pas le lieu idéal quand le jeu sert de raison de vivre. Il y a de quoi courir à sa perte, surtout que Jesus est un magouilleur prêt à toutes les aventures rocambolesques, dont le dénouement mène derrière les barreaux. Avec un sourire en coin, l’auteur suit les pas dérisoires de ses personnages, qui se sont lancés corps et âme dans une folle équipée exigeante en testostérone.

En fait, l’œuvre saisit avec acuité la fibre paternelle que d’aucuns renient. Contrairement au préjugé, Yves Trottier prouve qu’elle existe bel et bien à travers un homme stigmatisé par la mort de son fils à l’instar de Sébastien Fréchette (Biz de Loco Locass), qui a décrit la dépression post partum d’un nouveau père dans Dérives. La trame suscite une réflexion sur le deuil que l’on se doit de mener à terme pour sauver sa sérénité. Au fond, c’est la quête d’un homme désespéré, qui mise sur l’adrénaline pour surnager. Ça passe ou ça casse. Qu'en sera-t-il ?

Œuvre de la maturité d’un auteur en pleine possession de ses moyens, elle manifeste une maîtrise de l’art romanesque, autant au plan de l’écriture que de la facture. Mais le roman étourdit tout de même de par sa tenue littéraire très recherchée.