Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Bombardier, Denise.

Ouf !
Éd. Albin Michel, 2002, 233 p.

La Bourgeoise divorcée de 50 ans.

Denise Bombardier a entrepris un travail qui couvre toutes les périodes de la vie d'une femme. Avec Une enfance à l'eau bénite, elle s'attachait au sort de l'adolescente et de la jeune Québécoise élevées dans le respect de la religion catholique. D'œuvre en œuvre, elle est parvenue à la quinquagénaire que Ouf, son dernier roman, présente avec humour et ironie.

Pour cette œuvre, l'auteure a délaissé son écriture soutenue au profit d'un ton plus cool, lequel convient mieux à une héroïne qui côtoie des intimes avec qui elle partage ses préoccupations. Elle trace le portrait de cette battante, qui, pour entreprendre le dernier droit de sa vie, se retrouve divorcée avec deux jumeaux de 18 ans sur les bras. Comme le thème n'est pas nouveau, elle l'aborde en tirant toutes les ficelles qui pourraient rendre son traitement plus vivant. Elle recourt à la dérision, à l'humour, au cynisme même, pour le situer dans une perspective plutôt réconfortante pour la femme, victime d'abandon et victime du temps qui laisse des rides et des bourrelets. Ce n'est pas une œuvre féministe. Les hommes sont les bienvenus dans cet univers de femmes - au pluriel - car il s'agit bien d'une galerie féminine que l'auteure présente.

Jeanne, l'héroïne, a quatre amies de son âge. Toutes vivent sa situation. Elles sont à la recherche de la perle rare, qui les comblera affectivement et sexuellement. Elles ne cherchent pas un pourvoyeur, car leurs professions les mettent à l'abri des contraintes pécuniaires. Elles se soutiennent dans leurs démarches et ne se privent pour se conseiller au risque de s'égratigner au passage. Leur amitié résiste aux phrases assassines qu'elles glissent parfois dans leurs discussions. Chacune a ses convictions. La juive exige la circoncision, l'autre cherche le prétendant zen et l'autre carbure à l'exotisme. Et Jeanne se moque de toutes les tendances. C'est un tableau assez complet des exigences de la femme bourgeoise à l'égard des hommes. Mais les lois du cœur font fi des rigueurs qui président au départ de leurs quêtes.

À travers ces femmes, toutes les modes coûteuses sont passées aux cribles. Seule Jeanne est sceptique devant les vagues de la nouveauté. C'est une femme prise au piège. Elle est retenue par son éducation aux valeurs traditionnelles, et réticente aux courants qui garantissent le bonheur. Comme ses rêves se sont effondrés avec son divorce, elle est très hésitante avant d'adhérer à un quelconque mouvement d'idées nouvelles. Que veut-elle? Elle se le demande elle-même. Ce qui comptait pour elle, c'était la famille. Elle a tout de même des jumeaux, un garçon et une " fille chiante " qu'elle considère et protège comme la prunelle de ses yeux. Malgré les différends, ils forment un noyau fort avec une ex-belle-mère qui s'est rangée du côté de la bru.

Après trois ans de célibat forcé, un candidat se présente enfin grâce à ses amies entremetteuses. Elle veut s'émoustiller, elle veut être aimée, mais veut-elle aimer? Sa relation à cet ophtalmologiste sert d'intrigue au roman. Un chat échaudé craint l'eau froide. Représente-t-il la substitution de choix? Voilà le dilemme d'une quinquagénaire balancée par un mari baba cool, qui revit ses 20 ans en unissant sa destinée à une jeune " poulette ". Ouf, ce sera une décision déchirante ! En attendant, elle soulage son mal à l'âme avec de la vodka, sans toutefois en abuser. Le dénouement ne résout pas l'imbroglio, car c'est un roman ouvert à une suite.

C'est une œuvre juste, mais échevelée. Ça part dans toutes les directions, mais les chemins mènent tous à Rome malgré des détours fastidieux. Pour ne pas s'apitoyer sur le sort de la femme abandonnée, l'auteure a recours à une écriture légère, qui, à l'examen, se révèle plus corrosive qu'il n'y paraît. Ceux qui ont des préoccupations sociales resteront peut-être insensibles à la misère de ces bourgeoises indépendantes contrairement à celles qui n'ont que la mendicité comme héritage après une séparation, telle qu'illustrée par Gueusaille de Lise Demers.