Paul-André Proulx


Littérature Québecoises


Vincelette, Mélanie.

Polynie. Éd. Robert Laffont, 2011, 210 p.

Le Nunavut

Jean Nicolet est venu en Nouvelle-France, croyant à son tour qu’il découvrirait un passage vers la Chine. Grâce à son frère prêtre, il réussit à mettre la main sur la cartographie du Grand Nord canadien que Zheng He, un amiral chinois, aurait tracée en 1418. La Chine aurait donc découvert l’Amérique comme le signale l’incipit du roman.

Stephen Harper revendique ce riche territoire. Il sent la soupe chaude depuis que les Russes y ont laissé leur drapeau et que le Danemark le convoite aussi, prétextant que les glaciers ne sont que des eaux gelées. Pour leur couper la glace sous le pied, il a envoyé des Inuit de même que des scientifiques pour assurer l’autorité du Canada sur l’Arctique à cause de la dorsale de Lomonosov, une chaîne de montagnes sous-marines rattachées, semble-t-il, à notre pays.

Rosaire Nicolet, descendant du célèbre explorateur, est justement un avocat, qui a la mission de se pencher sur ce dossier épineux. Installé à Iqaluit, la capitale du Nunavut, il semble hésitant à reconnaître la thèse canadienne. La dite dorsale ne serait-elle pas plutôt eurasienne ? Il n’aura pas l’occasion de se prononcer. Une prostituée le retrouve mort dans sa chambre de motel.

Ambroise, son frère cadet, est cuisinier dans un village voisin pour les mineurs de Kimmirut. Les deux frères ne se connaissaient pas vraiment, mais la mort éclaire leur destinée et surtout leur personnalité. Rosaire était autant extraverti qu’Ambroise est introverti. Cette différence attire le respect du cadet pour son aîné, qui n’était pourtant pas sans défauts. Ses faiblesses ressortent lorsqu’Ambroise liquide ses affaires. C’est suffisant pour qu’un lien identitaire soit créé à travers un ancêtre, qui a exploré un chemin vers la Chine et des descendants qui reprennent son exploration pour faire émerger le Nunavut sans spolier les Inuit.

Avant tout, ce canevas englobe des êtres aux prises avec la maladie d’amour. Certains sont immunisés, d’autres voudraient en être atteints, mais la gêne les retient de le laisser savoir. Au fond, c’est l’histoire d’amour d’Ambroise, qui n’est pas assez entreprenant pour déclarer à la glaciologue qu’il est follement amoureux d’elle.

Cet immense territoire boréal est viscéralement fixé au cœur des personnages. Ambroise introduit la rare flore de la région dans l’assiette des habitants ainsi que la faune, dont il évite la chair toxique de l’ours, un animal convoité par les riches Asiatiques. Et les animaux ne sont pas que des attraits touristiques. Sans eux, la vie est impossible, autant pour se vêtir que pour se nourrir. À quinze dollars le kiwi, il faut s’ingénier pour pêcher autour des polynies (trous dans la glace), où les narvals viennent respirer. Et dans une région aussi dépourvue de végétation, les végétariens et les végétaliens sont confrontés à leurs options alimentaires.

Ce roman est un Agaguk dépoussiéré, qui relègue l’enquête policière au second plan pour faire ressortir toutes les facettes de l’activité humaine dans un cadre marqué par le perlerorneq, la dépression redevable à un soleil plutôt parcimonieux en hiver. En miniaturiste, Mélanie Vincelette parvient brillamment à illustrer toute la dynamique du « coureur de froid » de Jean Désy dans un Nunavut, dont on s’arroge les droits de fouler sa glace.