Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Thúy, Kim.

Ru.
Éd Libre Expression, 2009, 152 p.

Une enfant de la Loi 101

Aux lendemains de l’Expo 1967 et de l’arrivée du PQ au pouvoir, la vallée du Saint-Laurent accueillait à bras ouverts les Vietnamiens, qui fuyaient leur pays sur des boat people pour échapper au communisme. Les curés parrainaient à l’époque les familles que les paroissiens voulaient protéger de la politique belliqueuse, qui voulait que les clans capitaliste et socialiste s’entretuent. Que sont devenus ces exilés enracinés au Québec avec la bénédiction d’un peuple heureux d’ouvrir son cœur et son portefeuille pour que la joie de vivre rejaillisse dans les yeux d’immigrants involontaires ?

Kim Thúy satisfait merveilleusement notre curiosité et celle de son amie Johanne de Granby, qui a sacrifié ses vêtements et ses jouets pour la nouvelle venue. Enfant de la Loi 101, l’auteure s’est nourrie de la culture française, qui conjugue le quotidien des Granbyens. Heureuse au milieu d’eux, elle n’oublie pas pour autant son Vietnam natal et son séjour dans un camp de refugiés malais, où son avenir ne présageait rien d’enviable en tant que femme. Mais elle refuse de s’attribuer une auréole qui cultiverait la pitié en s’apitoyant sur un sort qui aurait pu être le sien. Au contraire, les malheurs vécus et appréhendés sont dynamisés par la défense de la vie, comme sa mère l’a fait avant elle. Sans bluffer, elle montre tout simplement comment elle a survécu à l’adversité. La guerre ne l’a même pas marquée. Elle était trop jeune pour jauger l’aliénation qu’engendrent les luttes de pouvoir au nom des classes sociales.

En fait, elle raconte une intégration réussie sans chercher à jouer sur nos cordes sensibles, comme l’avait fait Gilles Jobidon en abordant le même sujet dans La Route des petits matins. C’est une histoire dépouillée de tout artifice, qui repose sur une structure recherchée dans sa simplicité à l’instar de celle de Momento mori d’Alain Fortaich. Chaque chapitre, souvent composé de quelques lignes, isole des strates de vie comme autant de chants grégoriens, qui retiennent tout lyrisme avant qu’éclate l’alléluia annonciateur de l’épiphanie de l’héroïne en sol québécois.

Cette finesse pascale transparaît même dans la publication de ce roman que les Éditions Libre Expression ont rehaussée avec une enluminure moniale en première de couverture. L’éditeur français s’est vite empressé de se débarrasser de cet emballage en popularisant son produit avec une jaquette plus vendeuse et mensongère en camouflant la thématique sous un cliché.