Paul-André Proulx

Littérature québécoise


Tremblay, Michel.

Survivre ! Survivre ! .
Éd. Leméac, 2014, 248 p.

Peuple à genoux, attends ta souffrance

Avec Survivre ! Survivre ! Michel Tremblay marche dans le même sentier que Gabrielle Roy dans Bonheur d'occasion. Cette dernière œuvre se limite à la famille restreinte des Lacasse du quartier Saint-Henri de Montréal. Le roman de Michel Tremblay embrase toute la famille Desrosiers. Tantes, sœurs, belles-sœurs et oncles sont réunis en 1935 dans le Plateau Mont-Royal, habité alors par tous ceux qui composent la réserve du cheap labor.

Dépourvus de moyens d'évasion, cette famille se contente d'emplois peu rémunérés. Édouard œuvre dans une boutique de souliers, un autre est concierge alors que d'aucuns marinent dans la bière des tavernes, où l'on s'enivre le plus tôt possible pour oublier son sort peu enviable. Tous meublent l'existence de chimères pour survivre au lot qui est le leur. Les Québécois sont nés pour un petit pain, dit l'adage. Tremblay le confirme à travers ce roman. Mais on ne peut pas affirmer que ses personnages se résignent malgré la résilience dont ils font preuve. Chacun a atteint l'année charnière qu'il voudrait faire basculer en sa faveur. L'unijambiste Ti-Lou, une ancienne guidoune d'Ottawa, se procure une jambe de bois qu'elle chausse de souliers quétaines pour faire oublier son handicap. Maria et Fulgence se rendent à Québec en train pour visiter la ville, Édouard parvient, en travesti, à divertir les clients du Paradise, le timide Télesphore réussit à intéresser une collègue de travail qui l'initie à la sexualité. Et pour plusieurs, le cinéma Saint-Denis représente le meilleur moyen d'oublier ses conditions sans compter les parties de cartes. C'est tout un petit peuple qui se dévoile sous nos yeux. Chacun cherche des occasions de bonheur, faute de connaître la paix de l'âme. Mais on est à l'heure des confessions et des projets pour se départir de ses malheureux oripeaux.

On sent l'amour de l'auteur pour le milieu dont il est issu. Il décrit le peuple de la " Grande Noirceur ", peuple incapable de prendre son destin en main. Il faudra attendre la Révolution tranquille avant qu'il ne se décide à se donner les outils nécessaires à son épanouissement, comme la création du ministère de l'Éducation en 1964. Son roman exploite la situation des Montréalais des années 1930. Mais on peut facilement la généraliser à l'ensemble du Québec.


L'auteur flirte avec les atmosphères qui frôlent le misérabilisme. Ses œuvres n'ont rien de triomphant. Elles dégagent des odeurs de mort de l'âme que l'auteur camoufle avec le clinquant de l'univers homosexuel. Les couleurs occupent une place importante dans Survivre ! Survivre ! Vêtements et décors sentent le glamour défraîchi. Les parfums bon marché mettent aussi un peu de baume sur les plaies. Ses personnages se contentent de peu. Ça reflète bien une époque où l'on n'osait pas s'affirmer.

C'est un bon roman, dont la lecture des précédents faciliterait le débroussaillage de l'oeuvre. Tout de même, on peut suivre cette chronique sans trop d'inconvénients d'autant plus qu'elle bénéficie du don de conteur de Michel Tremblay. Bref, il exploite la culture d'un peuple sans personnages principaux contrairement au Petit Monde de Don Camillo.