Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Leclerc, Rachel

Visions volées. Éd. du Boréal, 2004, 273 p.

Les Condamnés à la déréliction

Rachel Leclerc entraîne son héros dans un labyrinthe qui l'oblige à devenir autre comme le Grégoire Samsa dans La Mémorphose de Kafka. Pour bien montrer que l'un pourrait être le jumeau de l'autre, elle lui donne même le prénom de l'auteur tchèque, en plus de le conduire sur le pont Charles devant le célèbre château de Prague pour y mendier. La métamorphose est si parfaite que le héros ou plutôt l'antihéros québécois, désespéré devant l'absurdité de la vie comme son homologue européen, apparaît vraiment comme le résultat de la gémellité.

Ce Frank est venu s'installer à Montréal afin de se donner une meilleure vision du monde auquel réfère le titre. Ce n'est pas en restant sur la ferme de ses parents qu'il pouvait acquérir un vécu riche. Fils d'un orphelin, il est attiré par les autres d'autant plus qu'il possède le don de voir leur destinée, mais surtout leur fragilité. Les passants qu'ils observent et les locataires qui habitent dans son immeuble sont autant d'individus malmenés par l'existence. Le long préambule, un peu flou, s'attache à ses premiers contacts avec les représentants de la vie urbaine.

Le roman prend son envol quand Erika apparaît dans le décor. C'est une Tchèque à la recherche de son frère, qui serait venu à Montréal pour acheter des tableaux. Son âme de sauveur l'amène à s'occuper de cette jeune femme, mais son attachement ne le paie pas de retour. Erika retourne en Tchécoslovaquie sans un au revoir. Dépité, Frank quitte Montréal pour la rejoindre. Mais c'est en vain. Après avoir perdu le sac qui contenait son argent et son passeport, il rencontre en chemin une femme sourde aussi démunie que lui et Fabio, son enfant de six ans. Réduit à la clochardisation, le trio connaît l'enfer de la faim. C'est alors que Frank met à profit son don de clairvoyance pour survivre. Cette expérience de la pauvreté pousse finalement le héros sur les côtes de la Normandie, où il tente de mener une vie normale avec Fabio.

Cette histoire semble couler comme une eau claire, mais les méandres qui l'encadrent ne sont pas commodes pour le lecteur pressé. Il s'agit d'un héros sensible à la douleur d'autrui. Une sensibilité qui le conduit à porter la détresse de l'humanité souffrante. Frank a voulu fuir la solitude de sa campagne pour s'ouvrir au monde. Sa quête lui a révélé la déréliction à laquelle est soumise l'humanité. "Pour ceux qui assistent de loin aux massacres, la roue tourne si vite et les belligérants changent si souvent de nom que tout finit par se confondre et se figer dans un vaste Ailleurs mythique". Mais la déchéance s'étale aussi à notre porte.

Bref, le héros a vécu l'expérience d'être " une intuition dans une mer d'obstacles ", un peu à la manière des héros de Paul Auster dans Moon Palace ou des héroïnes de Lise Demers dans Gueusaille. L'écriture est dans l'ensemble très poétique, mais la forme un peu surréaliste risque de décevoir ceux qui cherchent à se faire raconter une histoire sans ramifications métaphysiques.