Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Bellefeuille, Normand de.

Votre appel est important.
Éd. Québec Amérique, 2006, 142 p.

Le Squelette dans le placard

L'être humain peut-il vivre heureux sans ses manies, ses rituels et ses superstitions qui accompagnent sa vie quotidienne? À l'instar du joueur de hockey qui se signe en sautant sur la patinoire, les personnages de Normand de Bellefeuille cachent tous un squelette dans le placard. Simon, le héros du recueil, s'applique à les débusquer sur la recommandation de sa grand'mère Alice, fatiguée de se faire scruter par son petit-fils. " Pense un peu à tous ces autres possédés ", lui dit-elle. Eux aussi ont besoin de sentir que leur appel de détresse est important. Comme dirait le cinéaste Gregory Hoblit, il faut trouver la " fracture " qui nous rend vulnérables.

Au cours des 19 nouvelles marquées par l'homogénéité, le héros compatit avec les déviances d'autrui ou illustre le mécanisme qui les engendre, comme ce cadre d'une maison d'édition qui éprouve du plaisir à rédiger des lettres très personnalisées pour refuser le manuscrit des écrivains. Si l'auteur pointe les failles de notre carapace, il n'en est pas pour autant un misanthrope. Il sait faire ressortir l'aspect caricatural du grain de sable qui enraie la mécanique humaine. C'est donc avec humour qu'il s'aventure dans les sentiers de sable mouvant que nous suivons.

Son esprit d'observation l'amène à découvrir la cruauté des adolescents qui font ingurgiter une livre de beurre à une fille obèse. Tout y passe : la manie de dresser des listes, les réponses téléphoniques qui nous subjuguent par leur formule d'accueil (Votre appel est important), la peur des orages, la phobie de l'écrivain qui se cherche un lecteur. Normand de Bellefeuille fait ainsi le tour des insignifiances qui prennent des proportions déraisonnables au point de gâter le plaisir de vivre. Le recueil se termine comme il a commencé. À la mort de sa grand'mère s'ajoute celle de sa tante, une hypocondriaque, dont il se méfie de l'héritage psychologique qu'elle pourrait lui léguer.

C'est avec tendresse que l'auteur se penche sur ces maniaques invétérés qui éprouvent du plaisir à s'empoisonner l'existence. Il leur prête vie grâce, surtout, à son écriture merveilleuse. Dépouillée de toute afféterie, elle crée presque à elle seule le climat qui soutient l'intrigue au même titre que les éléments qui composent les nouvelles. C'est assez exceptionnel. C'est en toute humilité et en toute simplicité que Normand de Bellefeuille explore la face cachée de ses personnages. Si la découverte est intéressante, on ne peut en dire autant de son importance qui fait l'objet du dénouement. Bref, comme les contes d'Alphonse Daudet, ce recueil aux airs estudiantins baigne dans l'atmosphère de la quotidienneté qui nous forge ou nous détruit.