Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Shimazaki, Aki.

Yamabuki. Éd. Leméac, 2013, 137 p.

Au jardin des amours japonaises

Comment
Pourrais-je oublier
Ce désir ardent qu'est l'amour ?
Ces trois vers du waka (poème) d'Otoma no Yakamochi résument Yamabuki d'Aki Shimazaki, une Montréalaise d'origine japonaise, qui a écrit toute son œuvre en français. Pour le dernier roman de sa pentalogie Au cœur du Yamato, elle présente une octogénaire qui revisite les amours qui l'ont portée au cours de son existence.

Le premier mari d'Aïko ne voyait pas en elle un avenir prometteur. Lors de leur première rencontre, il lui remit un waka sur le yamabuki (corète), une plante aux belles fleurs jaunes qui ne donne pas de fruits. Le poème donna raison au conjoint. Sa femme s'avéra stérile après une fausse couche. Après cinq ans, elle divorça de cet homme imbu de lui-même. Comme il lui fallait gagner sa vie, elle quitta Fukuoka, sa ville natale, pour Tokyo afin de s'initier à la cérémonie du thé. Dans le train, un jeune homme glissa sur ses genoux un billet, telle une fleur, lui avouant son coup de foudre pour elle. Peu de mois plus tard, ils unirent leur destinée pour le meilleur, qui triompha du pire tout au cours de leurs 56 ans de mariage. À la question d'une amie, Madame S., qui lui demandait si elle referait sa vie avec le même homme, la réponse fut instantanée et positive. Après plus d'un demi-siècle de vie conjugale, Aïko peut encore chanter sa ballade des gens heureux. On comprend que sa nièce Zakuro veuille fêter toutes ces années vécues ensemble.

Cet hymne à l'amour " ne se fout pas du monde entier " comme le chante Édith Piaf. Derrière ce roman se cache toute la vie nipponne, qui se restructure après l'amère défaite aux mains des Américains. Quand " tout est politique, tout est possible ", dit l'un des personnages. Chacun veut participer à la reconstruction du pays anéanti par les bombes atomiques, tout en tenant compte des traditions telles que les salons de thé, l'ikebana (art de composer un bouquet)… La femme se glisse dans ce monde nouveau en délaissant le miaï (mariage arrangé) et en s'impliquant auprès d'un mari appelé à participer à l'ère du renouveau. Ça reste encore une femme soumise aux impératifs culturels, mais chacune veut aimer librement en refusant le prétendant qui ne répond pas à ses aspirations, tel l'amoureux de Zakuro qui défend l'exploitation de la force nucléaire.

Au jardin des amours, ce roman est une rose, disons plutôt un beau yamabuki pour Aïko, dirait Roger Whittaker. Aki Shimazaki offre un roman dont la trame retisse les blessures de son pays en entremêlant la tradition et le modernisme sur une toile qui évoque les morts et les prisonniers entassés peut-être encore dans les goulags russes. C'est un petit bijou d'une centaine de pages, présenté dans un simple écrin. Un tel cadeau pourrait traduire les bons sentiments des hommes japonais encore incapables d'exprimer leur amour par des " je t'aime." bien sentis.